Catégorie : On connait la chanson

« On connait la chanson », regroupe des analyses complètes parmi les plus grandes chansons françaises.

En fin d’article, des exercices pratiques permettent de s’imprégner du style de leurs auteurs et compositeurs et d’en approcher l’esprit.

De Gainsbourg à Mylène Farmer, les plus grands noms sont présents. Leur point commun ? Tous ont marqué leur époque.

  • Parce qu’on vient de loin de Corneille

    Parce qu’on vient de loin de Corneille

    Dans la nuit du 15 au 16 avril 1994, le jeune Cornelius Nyungura, alias Corneille, assiste impuissant au massacre de toute sa famille.
    Loin de se laisser sombrer, il en tirera, avec « Parce qu’on vient de loin » une magnifique leçon de vie et de résilience. Découvrons-la ensemble.

    Les paroles de « Parce qu’on vient de loin »

    COUPLET 1
    Nous sommes nos propres pères
    Si jeunes et pourtant si vieux, ça m’fait penser
    Tu sais
    Nous sommes nos propres mères
    Si jeunes et si sérieux, mais ça va changer

    (On passe le temps)
    À faire des plans pour le lendemain
    (Pendant que le beau temps)
    Passe et nous laisse vides et incertains
    (On perd trop de temps)
    À suer, s’écorcher les mains

    PRE-REFRAIN
    À quoi ça sert si on n’est pas sûrs de voir demain
    À rien

    REFRAIN
    Alors on vit chaque jour comme le dernier
    Et vous feriez pareil si seulement vous saviez
    Combien de fois la fin du monde nous a frôlés
    Alors on vit chaque jour comme le dernier
    Parce qu’on vient de loin


    COUPLET 2
    Quand les temps sont durs
    On se dit « Pire que notre histoire n’existe pas »
    Et quand l’hiver perdure
    On se dit simplement que la chaleur nous reviendra
    Et c’est facile comme ça
    (Jour après jour)
    On voit combien tout est éphémère
    (Alors même en amour)
    J’aimerai chaque reine
    Comme si c’était la dernière
    (L’air est trop lourd)
    Quand on ne vit que sur des prières

    PRE-REFRAIN
    Moi je savoure chaque instant
    Bien avant que s’éteigne la lumière

    REFRAIN

    Parce qu’on vient de loin, parce qu’on vient de loin
    Parce qu’on vient de loin, parce qu’on vient de loin

    PRE-REFRAIN
    On voit combien tout est éphémère
    Alors vivons pendant qu’on peut encore le faire
    Mes chers

    REFRAIN
    REFRAIN

    Parce qu’on vient de loin (ad lib.)

    Carte d’identité de la chanson « parce qu’on vient de loin »

    Paroles musique et interprétation : Corneille Nyungura
    Date de sortie : 10 septembre 2002

    L’histoire de « parce qu’on vient de loin »

    Pour comprendre cette magnifique chanson, il faut en rappeler le contexte.
    Il y a 30 ans, le 6 avril 1994, débutait avec l’assassinat du président rwandais et de son homologue burundais un génocide qui allait faire 800 000 morts au Rwanda.
    Cent jours d’horreur qui ont détruit la vie de tout un peuple. Les Tutsis, bien sûr, mais également des Hutus. Je vous invite à en découvrir toute l’histoire ici.

    Comme toujours, ce conflit global est composé de destins individuels. Celui de Corneille est l’un d’entre eux. Il commence dans la nuit du 15 au 16 avril 1994.

    Nuit de cauchemar pour Corneille

    Alors que le jeune Cornelius Nyungura, âgé de 17 ans, est dans la maison familiale, un groupe armé pénètre dans le domicile et assassine toute la famille. Sa mère, son père, ses deux frères, sa petite sœur sont massacré sous ses yeux.
    C’est alors que survient un incident qui lui sauvera la vie : une coupure de courant qui lui permet de se cacher derrière le canapé sans être vu. Les tueurs ne le trouvent pas et repartent.

    La longue marche de Corneille

    Cornelius, qui n’a plus de famille, part se réfugier au Zaïre, à plusieurs jours de marche de là.
    Puis il contacte des amis de ses parents en Allemagne. Ceux-ci qui vont lui proposer de le recueillir.

    Le retour aux sources pour Corneille

    Remontons en 1977, année de sa naissance.
    Né d’un père Tutsi et d’une mère Hutu qui faisaient leurs études en Allemagne, Cornelius a vécu sa petite enfance dans ce pays.
    La famille est revenue au Rwanda quand il avait  6 ans, son père devenant alors un des dirigeants du PSD, parti d’ouverture entre les ethnies.
    C’est à ce moment-là que Cornelius commence à faire de la musique : écriture, composition, et groupe de RnB.
    Hélas on connait la suite des évènements.

    Après le traumatisme, la résilience

    A 20 ans, Cornelius part poursuivre ses études au Canada, qui deviendra sa patrie d’adoption.
    C’est là qu’il rencontre Gage et Gardy Fury avec qui il fonde O.N.E., un groupe Rn’B.
    A partir de là, il fait sa place dans le milieu de la musique.
    Et c’est en 2002 qu’il sort le magnifique album « Parce qu’on vient de loin ».

    Le temps du succès pour Corneille

    La réussite se construit de façon solide et durable : des collaborations avec Craig David et Sting, des chansons, des tournées et des albums, notamment pour aider l’Association Mondiale des Amis De l’Enfance, Africa Live, Fight Aids ou la Croix Rouge…

    Mode d’emploi de la chanson

    On a ici une chanson à la fois forte, simple et magnifiquement construite. C’est pourquoi l’analyse technique proprement dite sera assez brève.
    Ce qui va nous intéresser sera davantage le processus psychologique mis en oeuvre lors de sa création.

    Les paroles de « Parce qu’on vient de loin »

    Connaissant le parcours de Corneille, les paroles deviennent limpides et nous ne les détaillerons pas.
    Le résultat est ce texte magnifique tant dans le verbe que dans l’esprit : un véritable ode à la résilience, une leçon de vie à la fois profonde et légère.
    Techniquement, ce texte illustre une des règles de base de la chanson : la concision. Ici, chaque mot prend sens.
    Corneille ne parle jamais des faits eux-mêmes, mais il les frôle, les sous-entend, ce qui permet à chaque auditeur de projeter sa propre histoire et de transposer le propos pour se l’approprier.

    Corneille se permet même un clin d’oeil :
    « Moi je savoure chaque instant
    Bien avant que s’éteigne la lumière »

    La lumière qui s’éteint symbolise la mort bien sûr. Mais dans le cas présent, Corneille fait aussi référence à l’évènement qui lui a sauvé la vie : la coupure de courant.
    Cette coupure de courant qui a préservé son existence, mais au prix de la perte de tout ce qui en faisait la substance. Il parle donc à la fois de sa vie biologique, mais aussi de « sa vie » d’avant ce traumatisme majeur.

    La musique de « Parce qu’on vient de loin »

    Corneille sait faire du RnB, et ça s’entend : l’accompagnement est dépouillé, presque heurté, et c’est la voix qui constitue le liant. Des syncopes qui nous prennent à contrepied, une batterie qui tient sobrement le beat, tout y est ! Un véritable cas d’école.
    L’ensemble est constitué de ruptures et de relances, qui maintiennent la tension… et l’attention !
    Avec bien sûr ce « Palap Pap’ Paaa » qu’on reprend en choeur !

    La construction est classique : une alternance couplet / refrain, avec un pont aux 2/3 de la chanson.
    On observe l’utilisation d’un pré-refrain qui a comme son nom l’indique annonce l’arrivée du refrain, ce qui permet de le lancer efficacement.

    Côté orchestration, c’est simple et efficace : la première minute de la chanson est soutenue par une simple guitare. Il faut attendre le refrain pour que l’orchestration démarre.
    Et là, c’est parti ! On est embarqué jusqu’à la fin !

    Bref, du classique, parfaitement maîtrisé… et très beau !

    À noter :

    Le refrain emploie une technique particulière :
    un dialogue entre les chœurs et le soliste.

    Ceci renforce l’aspect introspectif du propos, comme si Corneille était en conversation avec des voix intérieures.

    Si vous pratiquez ce jeu de questions-réponses dans vos chansons, il est important d’utiliser des rimes croisées comme le fait Corneille :
    Les chœurs riment avec les chœurs,
    Le soliste rime avec le soliste.

    L’écriture comme thérapie

    L’écriture comme thérapie pour Corneille

    Corneille le répète souvent : c’est l’écriture qui l’a sauvé.
    L’écriture, et non pas seulement la parole.
    En effet, l’écriture a ceci de plus que la parole qu’elle permet d’exprimer l’indicible.
    Corneille développe cette idée dans l’interview qui suit.

    Corneille raconte son histoire tragique dans « Allo docteurs »

    Corneille se livre davantage encore dans un très beau livre « Là où le soleil disparait » qui retrace son histoire.
    En voici un court extrait.

    Il y instaure notamment un dialogue avec son père décédé.
    Un peu comme les « voix intérieures » évoquées plus haut.
    Vous pouvez facilement trouver cet ouvrage neuf en cliquant sur ce lien affilié ou en occasion (à partir de 5 €uros sur Le Bon Coin).

    L’écriture comme thérapie pour tous

    Par bonheur, nous n’avons pas tous subi les drames qu’a connus Corneille. Mais nous avons tous vécu des traumas. L’écriture de chansons est une façon de s’en libérer… et de créer ! Le bénéfice est double.

    Je vous invite à ce sujet à visiter le blog Psycho-Plume de Olivia Quetier.
    Psychologue et écrivaine, Olivia Quetier est une spécialiste de l’écriture thérapeutique. Elle a organisé l’événement “Histoires de résilience”, où elle invite divers blogueurs (dont votre serviteur) à partager des expériences et leçons de vie.
    L’idée : inspirer et soutenir ceux qui font face à des épreuves de vie ou qui simplement souhaitent prendre soin de leur santé mentale.
    Son site est une mine d’or pour les créateurs que nous sommes, car les pistes qu’elle propose sont très souvent transposables à la chanson.
    Je vous conseille notamment son article sur les Haïkus.

    Pourquoi Corneille s’appelle-t-il Corneille ?

    Comme dit Jacques Prévert : « Pourquoi pas libellule ou papillon? »
    Pas question de terminer cet article sans répondre à cette question essentielle !
    Et bien, oui ! Il y a une raison… ou plutôt 3 raisons !

    C’est son vrai prénom

    Ou presque puisqu’il se prénomme Cornelius !

    C’est une bonne raison, me direz-vous !

    Mais ce n’est pas la seule !

    En référence à Pierre Corneille

    Pierre Corneille, dit « Le grand Corneille » dramaturge et poète du XXVIIe siècle, auteur notamment du « Cid » que tout le monde connait. Corneille (Cornélius), lui-même poète, se réfère au maître.

    En référence à la corneille

    Bien sûr, cet oiseau noir et intelligent… qui chante !
    Tout comme Corneille !

    Ce que l’on sait moins, c’est que la corneille est également la victime de campagnes d’élimination dans certains pays, alors même qu’elle est en voie de disparition dans d’autres.

    Encore un symbole fort.

    A vous de jouer

    Je vous propose de faire à votre tour -une fois n’est pas coutume- un petit travail d’introspection.
    Chacun de nous porte en lui une douleur, un regret, une nostalgie, ou même une simple difficulté, un mal-être qui revient le hanter.
    Je vous propose de vous servir de cette base pour libérer votre parole… et votre créativité !
    De nombreuses « premières chansons » trouvent d’ailleurs leur origine dans cette démarche personnelle… cela permet souvent aux auteurs d’exprimer, et même de dépasser un traumatisme… sans pour autant divulguer de secret à l’auditoire.

    Votre mission :
    Tirer un message positif d’une situation difficile.
    Pour cela, je vous propose de rédiger un distique (un mini texte de 2 vers) qui fait écho à une situation personnelle sans pour autant l’exposer.
    Et de nous le proposer en commentaire si vous le souhaitez.

    Pour aller plus loin

    Je vous invite à vous rendre sur le blog de Olivia Quetier dont je vous parlais plus haut (non, non, pas de copinage : son blog est vraiment génial). Vous y trouverez des techniques d’écriture thérapeutique applicables à la chanson, et vous verrez que les intitulés mêmes de ses articles sont souvent une source d’inspiration pour l’écriture de chanson.

    Heu… dites ! Vous revenez ici, après, quand même, hein ?

    Soyez résilient, et

    Vive la chanson !

  • La Grenade de Clara Luciani

    La Grenade de Clara Luciani

    En ce 8 mars, journée internationale des droits des femmes, comment ne pas parler de « La grenade », chanson qui est devenu un hymne du féminisme ? Je vais tout vous dire sur ce magnifique titre de Clara Luciani, nouvelle icône de la pop culture.

    Les paroles de La Grenade de Clara Luciani

    COUPLET 1
    Hé toi !
    Qu’est-ce que tu regardes?
    T’as jamais vu une femme qui se bat
    Suis-moi
    Dans la ville blafarde
    Et je te montrerai
    Comme je mords, comme j’aboie

    REFRAIN
    Prends garde :
    Sous mon sein, la grenade
    Sous mon sein, là, regarde
    Sous mon sein, la grenade
    Prends garde :
    Sous mon sein, la grenade
    Sous mon sein, là, regarde
    Sous mon sein, la grenade


    COUPLET 2
    Hé toi !
    Mais qu’est-ce que tu crois?
    Je ne suis qu’un animal
    Déguisé en madone
    Hé toi
    Je pourrais te faire mal
    Je pourrais te blesser, oui
    Dans la nuit qui frissonne

    REFRAIN

    COUPLET 3
    Hé toi
    Qu’est-ce que tu t’imagines?
    Je suis aussi vorace
    Aussi vivante que toi
    Sais-tu
    Que là sous ma poitrine
    Une rage sommeille
    Que tu ne soupçonnes pas.

    REFRAIN

    Carte d’identité de la chanson La Grenade

    Auteure Compositrice : Clara Luciani
    Producteur : Benjamin Lebeau
    Réalisateur : Ambroise Willaume
    Année de sortie 2017

    Clara Luciani « La grenade »

    L’histoire de « La grenade » de Clara Luciani

    Une artiste expérimentée

    Clara Luciani, malgré son jeune âge, a déjà quelques heures de vol : avant d’être connue sous son nom « Clara Luciani », elle a notamment été la chanteuse du groupe « La femme ».
     Sa grande sœur Léa (alias Elha) a remporté « Popstars en 2013 avec le groupe « The Mess ».
    Je vous invite à l’écouter ici : la sororité est flagrante!

    Elha « Pas d’ici »

    Depuis, Clara Luciani a épousé le chanteur du groupe britannique « Franz Ferdinand »,
    Donc le studio et les concerts, elle connait !

    Alors : ça me coûte de le dire, mais dans le monde de la musique et de la chanson comme ailleurs, les gros relous, ça existe ! J’en ai personnellement croisé quelques beaux exemplaires au hasard des studios ou des backstages. Par bonheur il ne s’agit pas d’une généralité systémique comme on peut le voir dans le cinéma.

    C’est ainsi que Clara Luciani, échaudée par quelques crétins suffisants qui sous-estimaient ses talents, s’est fendue d’un coup de gueule musical avec ce cri qu’est « la grenade » même si le déclencheur a été en réalité un chagrin d’amour.

    Une grenade à retardement

    Le moins que l’on puisse dire, c’est que « La grenade » n’a pas tout de suite explosé les ventes !
    Car le titre est sorti le 9 décembre 2017.

    Et là, savez-vous ce qu’il s’est passé ? Rien ! Pendant plus d’un an !
    Il a fallu attendre le 12 janvier 2019 pour que le titre se hisse péniblement à la 187ème place des ventes.

    Ensuite, tout s’accélère : Dès le 22 février, « La grenade » s’installe solidement dans les 30 meilleures ventes et il n’en bougera plus durant 6 mois ! C’est le boum !

    La suite, on la connait : En France, 1ère place des téléchargements, 2ème des ventes, 6ème des diffusions radio. En Belgique, 2ème à l’Ultratop en Belgique, et 7ème en Suisse.
    Plus deux Victoires de la musique, en 2019 et 2020 ! Puis une troisième en 2022 !

    Accessoirement, « La grenade » a même été repris par le groupe Metronomy.
    Le résultat : UN MASSACRE !
    A mon avis, la grenade a dû exploser au moment de l’enregistrement. C’est blindé de fausses notes, la grille d’accord est fausse, Les harmonies sont fausses, bref c’est pire que moche ! Passons…

    Le titre La Grenade de Clara Luciani repris par le groupe Metronomy

    Les hommes de l’ombre :

    Talleyrand disait :
    « Derrière chaque grand homme, il y a une femme ».

    Cette fois-ci, la parité est respectée ! Car
    « Derrière la grande Clara Luciani, il y a un homme »
    …et même trois hommes !

    Benjamin Lebeau, Ambroise Willaume, Pierre Elgrishi.
    Leurs noms ne vous disent rien ? Pas d’inquiétude : je vais vous les présenter plus loin !

    Silhouette des trois hommes derrière La Grenade de Clara Luciani

    La recette de « La grenade » de Clara Luciani

    Les Paroles

    Un accroche imparable

    D’entrée, Clara nous hèle avec ce génial « Hé toi ! » qui capte instantanément l’attention.
    Tout au long des couplets, le texte est une suite d’interpellations sous forme d’interrogations rhétoriques assez animales qui s’adressent à un homme qu’on imagine irrespectueux.
    Le tout sur un rythme syncopé, saccadé, qui appuie le propos.

    Des ruptures de rythme

    Le Refrain quant à lui est très différent, tant dans les paroles que dans la musique.

    Clara parle cette fois d’elle-même.

    On comprend naturellement l’analogie entre le sein féminin, symbole de vie, et la grenade dont la forme est comparable, mais qui peut tuer. Sous le sein se trouve également le cœur. Voilà pour le fond.

    La grenade

    Un coup de génie

    Ce n’est pas tout !
    Parlons de la forme : car au 3ème vers intervient une relance absolument géniale :
    Au moment où l’on pense que Clara va répéter :
    « la grenade » elle dit au contraire : « là, regarde ! ».
    Effet de surprise et de sidération !
    On prend conscience de la dangerosité de cette femme qui nous a piégé au détour des mots ! En effet, ce n’est qu’à posteriori qu’on comprend qu’elle n’a pas dit « la » (article féminin), mais « là » (adverbe), en nous interpellant une nouvelle fois avec son « regarde », comme on exhibe une arme, pour bien nous montrer qu’elle ne bluffe pas.
    Et pour finir, elle revient sur :
    « Sous mon sein la grenade » comme si elle dissimulait à nouveau son explosif, prête à l’utiliser. Du pur génie !
    Au passage, on remarque que si la rime « reGARDE/greNADE » est approximative, elle nous renvoie aussi à « prends GARDE », qui est une rime riche.
    Comme dit le grand Claude Lemesle, le sens doit primer sur la rime !

    La musique

    La ligne de basse

    Que serait « La grenade » sans sa magnifique ligne de basse qui rappelle à la fois les mythiques basses pop londoniennes des sixties et les basses US funky syncopées des seventies. J’adore !
    C’est ici qu’intervient notre premier « homme de l’ombre » : Pierre Elgrishi, dit « Pierre Grizzli » (ou « Pierre » tout court). Car le bassiste, c’est lui !
    Son secret ? Mettre les notes en syncope, c’est à dire non pas sur le tempo, mais « en l’air », entre les temps !

    Et quand on écoute ses chansons, on s’aperçoit qu’il y a un air de famille musical avec Clara !

    Pierre Grizzli « Danser sur l’eau »

    Une structure contrastée

    Des couplets hachés et descendants

    Les couplets sont syncopés, hachés, dépouillés. Cela conforte le côté agressif et animal du discours, et met en avant les paroles, puisque c’est le moment où Clara nous interpelle.
    Les couplets sont construits sur des lignes mélodiques et harmoniques descendantes (les notes descendent la gamme, de plus en plus bas).
    Les accords descendent tout simplement DO SI LA SOL (je vous fais grâce des modes et altérations)

    Des refrains liés et montants

    A l’inverse des couplets, les refrains sont liés, la mélodie est fluide, mais elle est puissante.
    C’est le moment où Clara parle d’elle-même, avec cette douceur qui cache une grande force. Ici encore, la musique est en cohérence totale avec le propos :
    Cette fois, c’est une succession de montées, qui elles-mêmes montent de plus en plus haut :
    On dirait des vagues de plus en plus hautes : jusqu’au MI, puis au FA, au SOL et au LA !
    On part de la tierce (3ème note de la gamme) sur « Prends garde ».
    On monte ensuite jusqu’à la quarte (4ème note), puis un peu plus jusqu’à la quinte (5ème note) enfin encore plus jusqu’à la sixte (6ème note), pour redescendre brutalement sur une inquiétante dernière note grave.

    Ici intervient le deuxième « homme de l’ombre » : Ambroise Willaume, le réalisateur. On lui doit une bonne partie des arrangements. Ces contrastes, c’est lui qui les a impulsés.

    Vous pouvez écouter ici Ambroise Willaume avec son groupe « Astral Bakers ». Là encore, le son de la Fender Jaguar nous rappelle l’univers de Clara Luciani.

    Astral Bakers « Shelter »

    Une production ciselée

    Le troisième « homme de l’ombre », c’est le producteur : Benjamin Lebeau (en photo). C’est lui le maître du son, celui qui inspire et contrôle les lignes générales de l’enregistrement.
    Il a notamment produit Julien Doré, Woodkid, Cœur de Pirate, Gaëtan Roussel, Lou Doillon, Raphaël… pour ne citer qu’eux !

    Il a désormais installé son studio d’enregistrement et de production en Ardèche, bien loin du stress de la capitale où il travaillait jusque-là.

    Benjamin Lebeau, l'ingénieur son sur La grenade de Clara Luciani

    A vous de jouer

    Je vous propose, en cette journée internationale des droits des femmes, d’écrire un très bref texte féministe qui commence par une interpellation.

    La consigne : une interpellation (comme Hé toi !), puis deux vers choc qui riment.

    Attention, pas de propos insultant ni sexiste : féminisme ne signifie ni grossièreté ni misandrie !
    Ecrivez votre texte en commentaire.

    Affiche féministe

    Pour aller plus loin

    Si vous êtes auteur-compositeur, vous pouvez poursuivre le travail.
    Le petit texte que vous venez de créer constitue un début de couplet.
    Poussez plus loin en écrivant d’autres formules sur le même schéma qui vont construire une chanson.
    Pour le refrain, parlez de vous, comme le fait Clara Luciani.
    Enfin, si vous êtes musicien.ne, essayez de créer une ligne de basse efficace qui servira de support au couplet. Soyez simple : peu de notes. Ce qui compte ici, c’est la syncope.

    En conclusion

    Clara Luciani nous démontre s’il en était besoin que la musique et la chanson ne sont pas l’apanage d’un genre. Les artistes (et notamment dans le domaine de la chanson) sont sans doute les individus en qui la dualité masculine/féminine est la plus présente. Et c’est très bien ainsi. Ce qui compte, c’est le croisement des sensibilités, d’où qu’elles viennent.

    Multiplions nos collaborations, dans le respect et l’harmonie !

    Vive le 8 mars, journée internationale des droits des femmes, et

    Vive la Chanson !

  • Santiano Hugues Aufray

    Santiano Hugues Aufray

    En 1961, à tout juste 20 ans, Hugues Aufray sort le titre qui lancera sa carrière : « Santiano ». Cette adaptation d’un chant de marins anglais va propulser le jeune chanteur au firmament de la chanson française. Et depuis plus de 60 ans, il n’en est jamais redescendu !
    Quant à Santiano… tout comme Hugues, cette chanson va connaître une carrière fantastique !
    Je vous propose de découvrir les secrets du succès intemporel de cette chanson.
    Mais d’abord, les paroles :

    Les paroles de « Santiano » de Hugues Aufray

    COUPLET 1

    COUPLET 1
    C´est un fameux trois-mâts fin comme un oiseau
    Hissez haut ! Santiano !
    Dix huit nœuds, quatre cents tonneaux
    Je suis fier d´y être matelot

    REFRAIN
    Tiens bon la vague et tiens bon le vent
    Hissez haut ! Santiano !
    Si Dieu veut toujours droit devant,
    Nous irons jusqu’à San Francisco


    COUPLET 2
    Je pars pour de longs mois en laissant Margot
    Hissez haut ! Santiano !
    D´y penser j´avais le cœur gros
    En doublant les feux de Saint-Malo

    REFRAIN

    COUPLET 3
    On prétend que là-bas l´argent coule à flots
    Hissez haut ! Santiano !
    On trouve l´or au fond des ruisseaux
    J´en ramènerai plusieurs lingots

    REFRAIN

    COUPLET 4
    Un jour, je reviendrai chargé de cadeaux
    Hissez haut ! Santiano !
    Au pays, j´irai voir Margot
    A son doigt, je passerai l´anneau

    DERNIER REFRAIN
    Tiens bon le cap et tiens bon le flot
    Hissez haut ! Santiano !
    Sur la mer qui fait le gros dos,
    Nous irons jusqu’à San Francisco

    1961 : Hugues Aufray chante « Santiano »

    Hissez Haut, Iceo, Hisse et Ho, Isseo ?

    Hissez, Icé, Issé…? Y sait rien du tout, oui !
    On voit de tout dans les « aurtografes » de cette expression, que certains prennent même pour le titre de la chanson ! Alors, une bonne fois pour toutes :

    C’est un lecteur, Roland Goutaudier, qui nous apporte la réponse :
    « J’écris  « Hissez haut ». Cela signifie j’envoie toute la toile jusqu’en haut du mât ,(pas à moitié et en me servant des ris qu’il y a sur les voiles que l’on attache à la bôme pour tendre la voile dans ce cas ) puisque le temps le permet . »
    Merci Roland pour cette contribution ! J’ai des lecteurs formidables !

    Les origines de « Santiano »

    Au départ, « Santiano » est un chant de marins anglais du 19ème siècle. Concernant son origine précise, chacun y va de sa petite explication : je cite en vrac Santa Anna, président du Mexique, ou Sainte Anne, patronne de la Bretagne et des marins bretons, Santianna, ou Santy Ano, c’est selon…
    Une chose est sûre : dans la chanson originale, le bateau se rend au Mexique ! Mais pas notre Santiano francophone, qui lui va à San Francisco, à quelques encâblures de là.

    L’histoire du « Santiano » de Hugues Aufray

    En 1958, Hugues Aufray découvre cette chanson sous le titre de « Santy Anno », interprétée par le Kingston Trio, un groupe américain (oui je sais, San Francisco, Kingston, le Mexique, c’est un peu confus tout ça).
    En tout cas, pour Hugues, c’est le choc ! Ecoutez ça :

    The Kingston Trio « Santy Anno » 1958

    Le parolier de « Santiano »

    C’est Jacques Plante (alias Harold Jeffries, alias William David) qui écrira l’adaptation française de ce chant de marins anglais.

    Jacques Plante, c’est l’auteur de « For me Formidable », « J’entends siffler le train », « Vieille canaille », et des centaines d’autres tubes.
    Il a écrit pour les plus grands : Marcel Amont, Christophe, Dalida… et même Edith Piaf !

    La recette de la chanson « Santiano »

    Chronologiquement, c’est bien sûr la musique qui est apparue en premier, puisqu’il s’agit d’un chant traditionnel ancien, purement vocal. C’est donc par là que nous allons commencer.
    En voici une magnifique interprétation :

    « Santiano » version originale acapella

    La musique de « Santiano »

    Cela s’entend tout de suite : « Santiano », c’est de l’authentique. Un vrai chant de marins !

    Une musique simple

    « Santiano », c’est d’abord une mélodie simple, avec une envolée, des notes tenues, des paroles répétitives. On dirait aujourd’hui que c’est un « chant de stade » : tout y est !

    Un chant de travail

    Autrefois, il n’était pas rare que les chants rythment le travail. Difficile à imaginer aujourd’hui face à nos ordinateurs ! Eh oui : la musique donne de la force et du courage ! Ainsi, les chants de marins accompagnaient (et accompagnent encore parfois) les dures manœuvres de l’équipage.

    Un chant à répondre

    C’est la dernière grande caractéristique de ce type de chant : un meneur « raconte » seul l’histoire.
    Et tandis qu’il reprend son souffle, ses camarades répondent, soit en répétant, soit (comme c’est le cas ici) en chantant un refrain ou un gimmick.
    La chanson se relance ainsi perpétuellement.

    Couplet et refrain : même combat !

    La musique du couplet et celle du refrain sont les mêmes. Voilà qui simplifie encore la tâche des chanteurs et qui apporte de la cohésion à toute l’équipe.

    Donner de la voix !

    Enfin, ce type de chant offre à chacun une grande liberté pour laisser aller sa voix : double voix, tierce, quinte, octave, reprise en écho, tout y passe, et surtout, surtout : tout est beau, car chacun y trouve sa place, et l’effet de groupe fait le reste !

    Les Paroles

     « Santiano » : une chanson monorime

    La première caractéristique de cette chanson est qu’elle n’a quasiment qu’une seule rime. Et pas n’importe laquelle : une rime en « O ».
    La rime en « O », c’est la garantie d’un chant qui va entrainer le public.

    De nombreux tubes destinés à être chantés par le public intègrent des « OOoo ». De « Englishman In New York » de Sting, à « Mandela Day » de U2, Les exemples sont innombrables, sans parler du premier tube de Magic System « Premier Gaou » dont tous les vers sont conclus par le phonème « O » !
    ET d’ailleurs, le public lui-même ne chante-t-il pas spontanément « Wo-o-o-O-o » pour les rappels ?

    « Santiano » : des paroles énigmatiques

    Une grande partie de la magie de cette chanson vient du côté mystérieux des paroles du refrain :
    Dès le départ, on sait que le bateau tient bon la vague et tient bon le vent.
    Charge au capitaine de tenir bon la barre et aux fiers matelots d’en tenir bon les voiles, Hugues Aufray se charge de tenir bon le chant.

    Les marins d’Iroise « Santiano »

    Hisse et oh, Santiano !

    Cette belle séquence vocale nous emmène déjà en voyage.
    Vous savez déjà ce que signifie « Hisse et oh », et nous avons parlé de la puissance de la rime en « O ».
    Mais qu’en est-il de « Santiano » ? Est-ce le nom du bateau, de son capitaine, de la destination finale ? L’histoire se garde bien de nous le dire, laissant notre imagination faire le reste. C’est un procédé connu en chanson, qui fonctionne (presque) toujours !
    Et ce n’est pas tout !

    18 nœuds, 400 tonneaux

    Avec cet obscur jargon de marin (est-ce la cargaison, un code, un trafic ?), Santiano nous emmène directement à bord sans mode d’emploi, comme un mousse embarqué malgré lui dans une grande aventure.
    On parle en fait de la vitesse du bateau : 18 nœuds, soient 33km/h. Un bon rythme pour un voilier de cette époque, surtout au regard de son volume : 400 tonneaux !
    Le tonneau, c’est l’unité de volume de la marine à l’époque (d’où le tonnage). Un tonneau fait 100 pieds-cubes, soient presque 3 mètres-cubes. Santiano est donc capable de transporter 1200 m3. Un bon tonnage international !

    « Santiano » une histoire romantique

    Le reste des paroles nous fait tout autant rêver : un marin qui laisse sa belle pour de long mois, et qui la retrouvera –si Dieu le veut- chargé d’or pour l’épouser.

    La force du dernier refrain

    Le dernier refrain est un peu différent des précédents. Ce procédé permet, tout en relançant l’intérêt, d’annoncer la conclusion.

    Mais ici, Jacques Plante va encore plus loin :

    Plus loin dans le sens des mots : la mer « fait le gros dos », l’affaire n’est donc pas gagnée pour nos marins.

    Plus loin dans le son des mots, puisque la seule rime de la chanson qui n’était pas en « O » (le vent) l’est désormais.

    Par la conjugaison de ces deux effets, Jacques Plante nous emmène en haute mer. Du pur génie !

    « Santiano », chanson aux multiples versions

    Outre la magnifique version des Marins d’Iroise présentée juste avant, il existe de nombreuses variantes de « Santiano ». Je vais vous présenter les plus intéressantes.
    On laissera de côté les versions plutôt insipides de la Star Académy et de Kids United, dont les aspirations relèvent plutôt…. de la marine marchande !
    De la même façon, la version contemplative de Laurent Voulzy, même si elle apporte un éclairage nouveau, a perdu tout le sel (marin) de ce chant.

    Le groupe allemand « Santiano » propose avec Nathan Evans une incontournable version très « marine », en anglais mais avec des paroles réécrites. Splendide !

    Santiano « Santiano »

    Le groupe français « Celtic Fantasy » apporte une touche intéressante avec un motif rythmique original joué à la cuillère, et surtout un petit changement harmonique du meilleur effet. A découvrir !

    Celtic Fantasy « Santiano »

    Des remix techno ont bien sûr été réalisés !
    Dans un style plutôt extrême, voici le bourrinesque D-Frek Frenchcore remix, à ne consommer qu’après avoir absorbé des substances psychotropes. Gare à ne pas passer au travers du pont !

    On s’attardera un instant (ou pas) sur la seule version féminine de cette chanson, avec Angel Lyne. Hum, malgré l’autotune je préfère encore embarquer sur le Titanic avec Céline Dion !

    Mais LA PLUS BELLE VERSION, c’est bien sûr celle que vous et moi chantons depuis des décennies autour des feux de camps et des veillées, carnet de chant en main !

    En cela, ce chant de marins anglais est devenu un vrai chant traditionnel français.

    A vous de jouer !

    Je vous propose de rédiger et d’écrire en commentaire un quatrain de votre tonneau avec des rimes en « O ».
    La bonne nouvelle, c’est qu’en fait vous ne rédigerez que deux vers, puisque je vous donne les deux autres : c’est « Oooo » et « Oooo » !
    Exemple :
    Je fais des bons gâteaux
    Oooo
    Je suis l’roi des cuistots
    Oooo
    (je sais, je sais : ce n’est pas intellectuel, mais ce n’est pas le but. Et en plus les gâteaux, j’adore ça !)

    Pour aller plus loin

    Vous pouvez adapter ou créer une chanson complète sur le schéma du chant à répondre. Faites simple : le but ici est que votre public reprenne en chœur une mélodie.
    Pour cela, comme on l’a vu plus haut, vous utiliserez soit la répétition, soit une réponse si basique (une ou deux notes suffisent) qu’elle sera connue dès la première tourne.

    Tiens bon le cap et tiens bon le FLOW, Santiano !

    On dit que la vieillesse est un naufrage. Pas pour Santiano, dont le capitaine Hugues Aufray, du haut de ses 94 ans, est en plein tour de chant, après avoir épousé à l’automne dernier la jeune Murielle, de 45 ans sa cadette ! Le sel, ça conserve !
    On va finir avec une de ses dernières prestations, 60 ans après la sortie du disque ! Respect !

    Hugues Aufray « Santiano » LIVE 2019 aux Sables d’Olonne

    Quant à vous, je vous souhaite bon vent, et

    Vive la Chanson !

  • « Rame » de Alain Souchon

    « Rame » de Alain Souchon

    En 1980, Alain Souchon crée la surprise avec sa nouvelle chanson : c’est un canon ! Une forme de musique rarissime en chanson de variété ! Tout de suite, ce titre s’impose comme un tube. « Rame » donnera son titre à l’album, et sera reprise à chacune des tournées de l’artiste !
    Mais d’abord, les paroles !

    Canon musical

    Les paroles de «Rame» de Alain Souchon

    COUPLET 1
    Pagaie, pas gai
    Sur cette vieille Loire
    Pagaie, pas gai
    T’arriveras nulle part
    Héron, héron
    Là-haut, guetteur
    Vois-tu, vois-tu ailleurs ?

    COUPLET 2
    Bout d’bois, bout d’bois
    Beau caoutchouc
    Flotte-moi, flotte-moi
    Plus loin qu’chez nous
    Baignoire, baignoire
    Tu m’as menti
    Ailleurs, ailleurs c’est comme ici.

    REFRAIN
    Rame, rame, rameurs, ramez
    On n’avance à rien dans c’canoë
    Là-haut, on t’mène en bateau
    Tu pourras jamais tout quitter, t’en aller
    Tais-toi et rame !


    COUPLET 3
    J’m’en vais, mais l’eau est lasse
    Chaumont, Langeais
    À peine Amboise
    Amour, cordon
    Ficelle serrée
    Lâchez, lâchez, j’veux m’en aller

    REFRAIN ad lib.

    Carte d’identité de la chanson

    « Rame » est le titre phare (c’est le cas de le dire) de l’album du même nom, sorti en 1980.
    Auteur : Alain Souchon
    Compositeur : Laurent Voulzy
    Pour écouter, c’est ici : « Rame » de Alain Souchon

    Alain Souchon pochette du single "Rame"

    L’histoire de « Rame » de Alain Souchon

    Une sortie tardive

    Alain Souchon attend pour publier "Rame"

    Ce titre a été écrit et produit en 1977, mais n’est sorti qu’en …1980 !
    Pourtant, entretemps, Souchon a sorti un autre album : « Toto 30 ans, rien qu’du malheur » (en 1978) ! Bizarre, non ? D’autant plus qu’on trouve dans « Toto » des titres enregistrés plus tard que « Rame », comme par exemple « L’amour en fuite », enregistré en 1978 !
    Que s’est-il passé ? Pourquoi donc avoir tant attendu ?

    La rame : une arme fatale

    Et bien Alain Souchon a eu un problème de riche : son album « Toto », en préparation, regorgeait déjà de tubes !
    En bon gestionnaire, il a donc patiemment attendu 3 ans avant de dégainer son arme fatale : la « Rame », qui a donné son titre au nouvel album !

    Alain Souchon a des problèmes de riche.

    « Rame » : un titre phare

    C’est ainsi que « Rame » est devenu un des titres majeurs du répertoire de cet artiste… et même de la chanson française ! Souchon en a réenregistré des versions live dans plusieurs albums : Alain Souchon en public (1981), Olympia 83 (1983), Défoule sentimentale (1995), Alain Souchon est chanteur (2010), Âme fifty-fifties (2020).

    "Rame" est un titre phare.

    « Rame » a également été repris par de grands artistes : dans cette version des enfoirés (avec du beau monde !) on comprend bien comment le canon se développe.
    Ne manquez pas non plus ce petit diamant de 52 secondes  avec Jeanne Cherhal !

    Bal(l)ade sur l’eau

    Souchon sur son bateau

    Ce n’est pas la première fois que Souchon nous emmène sur l’eau. Il faut dire que, entre Quiberon et La Trinité sur mer, Voulzy et lui sont des amoureux de la Bretagne et des métaphores aquatiques : dans l’album précédent, dont nous parlions juste avant, Souchon nous faisait rêver avec « Le bagad de Lann Bihoué ». Voulzy, lui, nous emmenait à « Belle-île en mer, Marie Galante ».
    Cette fois-ci, c’est sur la Loire que coule son filet de voix.

    Le texte

    Souchon comme à son habitude, délivre un texte minimaliste et désabusé, où chaque mot est une image qui symbolise un concept.

    Couplets 1 et 2

    Pagaie pas gai : dès les premiers (jeux de) mots, l’ambiance est posée : il ne se passe rien.
    On s’ennuie ferme en navigant sur le plus long et lent cours d’eau de France.
    Et on ne va nulle part.

    Même le héron (et rond comme on tourne en rond) ne voit rien à l’horizon.

    On rame, c'est pagaie

    Bout d’bois et « beau » caoutchouc : voici de quoi notre embarcation, notre vie, est faite. Car c’est bien de nos vies que parle Souchon. De nos vies insipides, vides de sens, sans but, où l’on se satisfait de plaisirs dérisoires : le beau caoutchouc, ou la « baignoire » dont on imagine qu’elle va nous emmener vers un ailleurs qui n’existe pas.

    Refrain

    Sur une cadence de galère romaine, Souchon nous enjoint à ramer.
    Agrémenté de quelques jeux de mots qui soulignent le marché de dupes dont nous sommes victimes, le refrain tient bien son rôle en donnant le thème de la chanson :
    On n’avance à rien dans ce canoë (dans ce canoë : dans ce cas, « no way »).
    On est « mené en bateau » depuis « là-haut », et nos efforts, répétitifs comme autant de coups de rame, sont vains.

    Souchon nous dit "Rame"

    Souchon finit sur « Tais-toi et rame ! ».
    Ce dernier « rame » est très important : il conclut le refrain comme il l’avait ouvert. Même mot, même note, en suspension… J’y reviendrai.

    Couplet 3

    Suivons l’itinéraire : Chaumont (sur Loire), Langeais… on n’a guère avancé (à peine 60 Km) : on est englué dans la France profonde, au beau milieu de la Loire, loin de la source et loin de l’océan. Bref loin de tout, même si on a pu (à peine) effleurer la magie d’Amboise, son château royal et la résidence de Léonard de Vinci… un monde qui n’est pas pour nous.

    Le château d'Amboise, dans la chanson "Rame"

    Quant à l’amour, il est présenté comme un frein à la liberté, une amarre dont on ne veut pas.

    La musique

    Les couplets de « Rame »

    Très statiques, les couplets tournent sur deux notes répétitives.

    Ils illustrent ainsi l’immobilité du bateau de notre vie, qui est pourtant censé être un « mobilis in mobile ».

    C’est un bon exemple d’une musique qui appuie les paroles sans verser dans l’excès.

    La Loire, dans la chanson "Rame"

    Le refrain

    La galère

    Le refrain arrive comme une cadence de galère. Souchon y joue le rôle de l’hortator, ce chef de galère qui bat la cadence, au rythme du mot « Rame ».

    Remarque pour les musiciens : ce refrain tourne (malgré quelques petits écarts) sur un anatole de 4 accords : la fa#m mi la (« A f# E A » pour les anglo-saxons).
    Pour lire l’article sur les anatoles, cliquez ici.
    L’ambiance n’est pas sans évoquer la « Chanson de pirates » de Claude Nougaro (1980) sur un texte de Victor Hugo et une musique de Maurice Vander.
    https://www.youtube.com/watch?v=4wZ0zaLT1mw

    Posez votre rame ici

    C’est de nouveau sur ce « Rame » que Souchon termine le refrain. C’est LE moment important de la chanson : il boucle la boucle, préparant ce qui sera le canon du refrain final.
    Car cette dernière « rame » est posée comme une charnière, à la fois au début et à la fin du refrain : même mesure, même temps, même note (un « la »).

    Poser ses rames

    Mais voilà : Souchon ne pose pas sa « rame » sur l’accord fondamental de « la majeur » comme attendu. Non, il la pose un ton plus bas, sur un « sol majeur ». Cela crée la suspension (un « sus2 ») dont je parlais plus haut, cette attente irrésolue, ce goût d’inachevé qui va relancer le couplet suivant.

    On embarque !

    Et au deuxième refrain, ce n’est plus la suspension qui arrive, mais le canon !
    Et là, on est embarqué, au propre comme au figuré !

    Cela illustre parfaitement le propos du texte, cette navigation vaine où tout le monde suit le mouvement sans aller nulle part.

    Du pur génie ! Et en plus c’est beau !

    On embarque dans le canoë de "Rame"

    A vous de jouer !

    Dans son canon, Souchon nous fait ramer dans un refrain qui se mord la queue.

    Je vous propose de trouver à votre tour un thème de chanson qui se prêterait à un canon.

    Cherchez un thème de texte qui tourne en boucle, qui nous ramène au début. Piochez-le dans la vie courante.
    Par exemple : une chaîne de montage, le cycle de la consommation, etc..
    Bref : un thème « circulaire ».

    Un thème qui se mord la queue

    Et surtout : n’oubliez pas de l’indiquer en commentaire !

    Pour aller plus loin

    Puisque vous avez trouvé un thème, vous pouvez même inventer la musique qui va avec ! Oui, oui ! Vous pouvez créer votre propre canon : pour cela je vous invite à vous rendre sur cet article consacré aux canons.

    Je vous y dis tout sur la façon de composer votre propre canon.

    Composez un canon

    Vous verrez, c’est facile et je vous donne la recette ! Rendez-vous à l’article

    D’ici-là, ne ramez pas trop, et

    Vive la Chanson !

  • Confidence pour confidence – Schultheis

    Confidence pour confidence – Schultheis

    En 1981, Jean Schultheis sort un titre qui va lui attirer les flashs des discothèques, et… les foudres des féministes ! Et pour cause : « Confidence pour confidence » est la confidence d’un pervers narcissique !

    Auteur, Compositeur, Interprète : Jean Schultheis

    Les paroles de « Confidence pour confidence »

    COUPLET 1A
    Je me fous,
    fous de vous,
    vous m’aimez
    Mais pas moi,
    moi je vous
    voulais mais
    Confidence pour confidence, c’est moi que j’aime à travers vous

    Si vous voulez
    les caresses
    restez pas
    Pas chez moi,
    moi j’aime sans
    sentiment
    Confidence pour confidence, c’est moi que j’aime à travers vous

    COUPLET 1B
    Mais aimez-moi
    À genoux
    J’en suis fou
    Mais de vous à moi je vous avoue que je peux vivre sans vous
    Aimez-moi
    À genoux
    J’en suis fou
    Et si ça vous fait peur
    Dites-vous que sans moi vous n’êtes rien du tout

    COUPLET 2A
    Tout pour rien,
    rien pour vous
    Vous m’aimez
    mais je joue
    J’oublie tout
    Confidence pour confidence, c’est toujours moi que j’aime à travers vous

    Vous pleurez
    révoltée
    taisez-vous
    Vous m’aimez
    mais pas moi
    Moi je vous veux pour moi et pas pour vous
    Vous je m’en fous tant pis pour vous

    PONT
    Aimez-moi à genoux j’en suis fou
    Et n’oubliez jamais que je joue
    Contre vous, vous pour moi
    Sans vous, vous l’avez voulu, tant pis pour vous
    Aimez-moi
    Mais confidence pour confidence, c’est moi que j’aime à travers vous

    COUPLET 1A (ad lib.)

    Qui est Jean Schultheis ?

    Lorsqu’il sort cette chanson, Jean Schultheis est totalement inconnu du grand public…
    …mais bien connu des professionnels de la musique !

    Jean Schultheis, c’est le petit Mozart de la chanson française : il débute le piano à 5 ans, entre au conservatoire à 14, décroche une médaille à 16, puis un premier prix en harmonie et contrepoint, et un autre (à l’unanimité) en percussion à 19 ans.

    C’est ainsi qu’il se retrouve batteur officiel de l’inoxydable Hugues Aufray avant d’accompagner Michel Jonasz, Maxime Leforestier puis Johnny Hallyday. Entre autres !
    Entretemps, il joue dans une comédie musicale, puis sort un album, fait une musique de film avec Pierre Bachelet… bref : un surdoué un poil hyperactif !

    Mais le vrai lancement de sa carrière, c’est bien sûr en 1981, avec « Confidence pour confidence », qui se classera à la troisième place du Hit-Parade.
    S’en suivra une magnifique carrière tant d’auteur et de compositeur que d’interprète.

    Musique de pub confidence pour confidence schultheis

    Ultime consécration, cette chanson a même fini en musique de pub !

    La musique de « Confidence pour confidence »

    C’est par là que tout commence : Schultheis invente la musique de ce qui sera « Confidence pour confidence », ce thème entêtant qui tourne sur trois notes, avec le même motif mélodique, déroulé sur un anatole en La bémol.
    Sur un rythme disco simple et efficace (ce n’est pas pour rien que Schultheis est batteur) il déroule l’anatole, avec un gimmick de basse au piano reconnaissable entre tous :
    Lab, Fam7, RébMaj9, Mib7.
    Pour savoir ce qu’est un anatole, lisez cet article .

    Vous pouvez facilement jouer une version simplifiée de « Confidence pour confidence » sur votre instrument : baissez simplement d’un demi-ton. Cela donne Sol, Mim7, DoMaj9, Ré7
    Ou encore plus simple : Sol, Mim, Do, Ré7

    A la guitare : doigté 1:index 2:majeur 3:annulaire 4:auriculaire

    Au piano : les mêmes quatre accords simples

    Cette musique a dicté à Jean Schultheis la structure si particulière des paroles :

    « Au départ ce n’est pas moi qui étais censé faire ce texte. Ce n’est pas mon métier. Je suis compositeur. J’avais juste le rythme : trois pieds, trois pieds, trois pieds… Je me suis dit que j’allais écrire n’importe quoi. Et puis c’est arrivé au fil de l’écriture. Et une fois que cela a été fini j’ai pensé que cela ne marcherait jamais ! » (Jean Schultheis, La Charente Libre 2012). 

    Et si on y jetait un coup d’œil, à ces paroles ?

    Les paroles de « Confidence pour confidence »

    La forme est une anadiplose. Hein, pardon ? Anne a dit quoi ???
    Anadiplose : derrière ce terme savant se cache un concept tout simple : chaque vers commence par la dernière syllabe du précédent.

    D’ailleurs vous connaissez l’anadiplose : vous l’avez-vous-même pratiquée. Mais si ! Rappelez-vous !

    Trois p’tits chats, Trois p’tits chats, Trois p’tits chats, chats chats
    Chapeau d’paille, Chapeau d’paille, Chapeau d’paille, paille paille
    Paillasson, Paillasson, Paillasson…
    Ça vous rappelle quelque chose ?

    Et ça : marabout, bout d’ficelle, selle de ch’val, ch’val de course…

    Eh oui, tels les Monsieur Jourdain de la chanson, nous avons tous pratiqué sans le savoir l’anadiplose dès notre plus jeune âge !

    Jean Schultheis, parolier inexpérimenté, n’a rien fait d’autre dans sa chanson. Voyons ce qu’il en dit en 2023 sur Radio Vinci Autoroutes : « J’ai commencé à poser les mots. Ce n’était pas simple, mais je voulais que ça sonne. J’ai écrit ‘je me fous’. Je me suis dit : ‘fou de vous’. Et quand j’ai réalisé que j’avais répété la dernière syllabe pour en faire la première… ‘Je me fous… Fous de vous… Mais vous quoi ? Vous m’aimez… Mais pas moi… etc. »

    La polémique

    Seulement voilà : ce texte nous parle d’un pervers narcissique qui ne considère sa maîtresse que comme un objet de sa seule satisfaction.

    En cela, la construction du texte, très sec, renforce cette sensation d’insensibilité. La musique, qui tourne sur trois notes obsédantes, souligne l’enfermement du personnage dans sa spirale égocentrique.

    A l’instar d’un Alain Chamfort, Jean Schultheis est si convaincant dans ce rôle (car ce n’est évidemment qu’un rôle) que nombre d’auditeurs prendront ce texte au premier degré.

    Au point qu’il a été vivement critiqué par certaines associations. La redoutable « Team premier degré » ignore visiblement que la première caractéristique d’un pervers narcissique est la dissimulation.

    Schultheis s’en sortira par une pirouette en prétendant qu’il était homosexuel. Un nouveau clin d’œil du facétieux diablotin !

    Ceci pose une nouvelle fois la question de la fusion (et parfois de la confusion) qui existe souvent aux yeux du public entre l’artiste et le personnage qu’il joue.

    Pas de quoi en tout cas empêcher ce tube de fonctionner à l’international :
    Voici la version italienne, plus vraie que nature !

    La construction en anadiplose

    Evidemment, l’anadiplose que propose Schultheis est plus sophistiquée que celles des deux exemples de notre enfance, puisqu’il en profite pour raconter une vraie histoire ! Et c’est toute la force de ce titre.

    Dans le pont (qui n’est pas en anadiplose), il joue ensuite sur la confusion avec les pronoms personnels :

    « Aimez-moi (hé mais moi)
    A genoux (à je – nous )
    J’en suis fou (Jean suis fou)
    Et n’oubliez jamais
    (et nous : oubliez) »

    Il poursuit avec une « confiture » de « vous » qui montre le peu de cas que le personnage fait de sa partenaire, en précisant qu’il se joue d’elle :
    « Je joue contre vous,
    vous pour moi
    sans vous
    vous l’avez voulu »
    et conclut par un implacable « tant pis pour vous ! ».

    A vous de jouer

    Vous l’avez deviné : je vais vous proposer de rédiger un petit quatrain en anadiplose.
    Ici, pas besoin de rimes : enchaînez simplement quatre mots ou groupes de mots.
    S’ils sont porteurs de sens, c’est encore mieux, mais ce n’est pas obligatoire !

    N’oubliez pas de l’écrire en commentaire !

    Pour aller plus loin

    Si vous vous prenez au jeu, vous pouvez écrire un texte entier en anadiplose (j’en ai plusieurs à mon actif, dont « Alpha BB » qui sera prochainement sur les plateformes).

    Rien n’oblige à respecter le rythme de 3 syllabes par vers, mais il vous faudra tenir compte de l’équation suivante :

    • plus le vers est court, plus l’effet est fort
    • plus le vers est long, plus le sens est fluide

    A vous donc de trouver votre juste équilibre !

    L’anadiplose – Ose l’écrire !
    Vive la Chanson !

  • les lacs du Connemara – Michel Sardou

    les lacs du Connemara – Michel Sardou

    Les lacs du Connemara ont bien failli tomber à l’eau !
    Une panne de synthé, une documentation absente, trois amis bloqués à la campagne, découvrez comment un titre maudit, étiqueté invendable va devenir un classique de la chanson française !

    Pochette d'album les lacs du Connemara de Sardou

    Les lacs du Connemara (1981)

    Auteurs : / Michel Sardou / Pierre Delanoë
    Compositeur : Jacques Revaud

    Interprète : Michel Sardou
    https://youtu.be/SHNaaEulT9w

    Les paroles de « Les lacs du Connemara »

    COUPLET 1a
    Terre brûlée au vent
    Des landes de pierres
    Autour des lacs, c’est pour les vivants
    Un peu d’enfer, le Connemara
    Des nuages noirs qui viennent du nord
    Colorent la terre, les lacs, les rivières
    C’est le décor du Connemara
    COUPLET 1b
    Au printemps suivant, le ciel irlandais était en paix
    Maureen a plongé nue dans un lac du Connemara
    Sean Kelly s’est dit « je suis catholique », Maureen aussi
    L’église en granit de Limerick, Maureen a dit « oui »
    De Tipperary, Barry-Connelly et de Galway
    Ils sont arrivés dans le comté du Connemara
    Y avait les Connors, les O’Connolly, les Flaherty du Ring of Kerry
    Et de quoi boire trois jours et deux nuits
    REFRAIN 1
    Là-bas, au Connemara
    On sait tout le prix du silence
    Là-bas, au Connemara
    On dit que la vie, c’est une folie
    Et que la folie, ça se danse
    COUPLET 2a
    Terre brûlée au vent
    Des landes de pierres
    Autour des lacs, c’est pour les vivants
    Un peu d’enfer, le Connemara
    Des nuages noirs qui viennent du nord
    Colorent la terre, les lacs, les rivières
    C’est le décor du Connemara
    COUPLET 2b
    On y vit encore au temps des Gaëls et de Cromwell
    Au rythme des pluies et du soleil
    Aux pas des chevaux
    On y croit encore aux monstres des lacs
    Qu’on voit nager certains soirs d’été
    Et replonger pour l’éternité
    On y voit encore
    Des hommes d’ailleurs venus chercher
    Le repos de l’âme et pour le cœur, un goût de meilleur
    L’on y croit encore
    Que le jour viendra, il est tout près
    Où les Irlandais feront la paix autour de la Croix
    REFRAIN 2
    Là-bas, au Connemara
    On sait tout le prix de la guerre
    Là-bas, au Connemara
    On n’accepte pas
    La paix des Gallois
    Ni celle des rois d’Angleterre

    L’histoire de la chanson

    Tout a commencé un jour de l’été 1981…

    Bloqués à la campagne

    Michel Sardou, accompagné de son compositeur Jacques Revaux et de son parolier Pierre Delanoë, va passer un week-end dans sa propriété de Saint Georges Motel, dans l’Eure. Les trois amis ont prévu d’y travailler quelques chansons en vase clos, loin du monde.

    Le synthé en panne

    Michel Sardou et Jacques Revaux les auteurs de la chanson les lacs du Connemara

    Seulement voilà : le nouveau synthétiseur de Jacques, un magnifique Sequential Prophet 10, a mal supporté le voyage (on n’était pas encore à l’ère des micropuces et des composants stables). Il est tombé en panne! Et il n’émet plus qu’un seul son : une espèce de timbre nasillard du style cornemuse…

    Synthétiseur à l'origine de la chanson des lacs du connemara

    Coincé avec ce son unique de cornemuse, Revaux ne baisse pas les bras : il commence à composer, par jeu et par obligation, une musique de style écossais… et si c’était une nouvelle chanson ?

    Pierrot la débrouille

    Pierre Delanoë, qui ne connait rien de l’Ecosse, file illico en voiture se mettre en quête de documentation. Pas si simple : on est 20 ans avant internet !

    Il écume les rares agences touristiques de la région, et bien sûr, il ne trouve rien !
    Juste un prospectus sur… l’Irlande, et plus exactement les lacs du Connemara.
    Les quoi ??? Connais pas !

    Pierre Delanoë, auteur de chansons

    Bon, on va faire avec.
    Les trois compères se mettent au travail. Alors commence une pièce en trois actes.

    Une pièce en trois actes

    Acte 1 : la musique

    Revaux, bloqué par le son unique de son synthé, n’a d’autre choix ce weekend-là que de se consacrer à cette seule chanson.

    Il va donc avoir le temps de peaufiner particulièrement sa composition.
    Le résultat ? Une oeuvre à la fois simple et complexe.

    le synthétiseur de la cornemuse de la chanson des Lacs du Connemara

    Simplicité et complexité

    Simple, car les couplets tournent quasiment sur deux notes, sans réelle ligne mélodique. Quant au refrain, son point fort est le décollage sur « là bas », sur une simple note tenue. Voilà pour la simplicité qui marque les esprits.
    La complexité viendra de la structure interne de l’ensemble qui va sublimer cette œuvre.

    Rythme et envolées

    On l’entend bien : Revaux alterne les passages dansants des couplets, les arrêts, et enfin les envolées du refrain. Ce contraste, que l’on retrouve désormais dans la quasi-totalité des productions actuelles, était novatrice à l’époque. Ce procédé crée l’attente, et relance perpétuellement la chanson.

    Changements de tonalité

    Dans les couplets, Revaux monte les tonalités : il passe en quelques mesures seulement de la tonalité de mi bémol majeur à celles de fa mineur, puis do mineur, et ainsi de suite jusqu’à atteindre finalement la brillante tonalité de ré majeur ! Le fameux ré majeur du mythique refrain, qui s’envole littéralement sur un lyrique « là-bas ».

    Cette progression lumineuse magnifie l’œuvre tout en préservant sa simplicité.

    Acte 2 : les paroles des lacs du Connemara

    De son côté, Delanoë ne chôme pas !

    Un décor

    Brochure en main, Delanoë plante le décor : les paysages sauvages du Connemara, avec ses lacs mystérieux et sa lande hostile.

    Une histoire

    Un mariage dans les lacs du connemara

    Pour l’histoire, Delanoë s’inspire du film de John Ford « L’homme tranquille », pour nous raconter un mariage irlandais sur fond de conflit entre protestants et catholiques.

    Des mots

    Une belle chanson a besoin de mots.

    Denanoë puise de nouveau dans sa brochure touristique des noms de lieux mystérieux et magnifiques : Limerick et sa fameuse église de granit, Tipperary, Ballyconneely, Galway, Ring of Kerry…

    Le chateau de Limerick

    Il récupère tout !
    Des noms de familles : Connor, O’Connoly, Flaherty… et deux prénoms : Sean et Maureen.

    Acte 3 : l’orchestration

    trop long !

    Durée d'une chanson

    L’ébullition créative des trois amis a accouché d’une œuvre inspirée. Tellement inspirée qu’elle dure 6 minutes. Aïe ! On n’est pas du tout dans le bon format ! Une chanson, c’est 3’40 !

    Et Sardou ne croit pas du tout à l’avenir de cette chanson hors gabarit, au point qu’il veut la laisser dans les tiroirs !

    Studio Abbey Road

    Revaux, au contraire, y croit dur comme fer ! Au point qu’avec l’orchestrateur Roger Loubet, il va aller à Londres l’enregistrer au prestigieux studio Abbey Road avec le London Symphony Orchestra!

    Et là, c’est le choc : Michel Sardou et son équipe sont bluffés par la qualité du son des cors et des cordes de l’orchestre. On va le sortir, ce titre !

    London symphony orchestra

    Pour autant, les synthés n‘ont pas totalement disparu : la voix de Jacques Revaux et divers sons témoins sont restés par erreur gravés sur la bande. C’est pour les masquer que les ingénieurs du son vont rajouter in extremis des bruits de vent ainsi que les timbres synthétiques au début du titre.

    Vous avez dit « classique » ?

    A propos d’orchestre, le rythme du thème du couplet ne vous rappelle rien ?
    Eh oui, c’est le même que celui de l’Apprenti Sorcier de Paul Dukas. Un classique, vous dis-je !
    Allez donc écouter ça en suivant le lien et en cliquant sur les boutons « jump ».

    Comparaison les lacs du connemara et l'apprenti sorcier

    Une chanson qui aura plusieurs carrières

    « Les lacs du Connemara » comme d’autres chansons (on pense évidemment à « Dans les yeux d’Emilie »), va connaître plusieurs carrières :

    La première carrière des « Lacs du Connemara »

    C’est la carrière principale, naturelle, de la chanson, portée par le public traditionnel de Sardou. Au fil des années, le succès de ce titre sera exponentiel, au point de devenir un titre phare du répertoire.

    La seconde carrière des « Lacs du Connemara »

    Elle est beaucoup plus récente : cette seconde carrière est plus festive, portée par les très jeunes, qui dans les collectivités et autres soirées de village, ont pris l’habitude de danser et chanter sur ce titre, au gré de ses ruptures de rythmes et de ses notes faciles à braill… à chanter.

    Entretemps, Michel Sardou a été fait citoyen d’honneur du Connemara, qui est devenu depuis la chanson une destination prisée des touristes francophones.

    Hum…

    La personnalité pour le moins contestable de Michel Sardou est à l’origine de nombreuses polémiques.
    Certaines sont justifiées, d’autres sont carrément hors-sujet…
    …comme celle lancée par une certaine Juliette A., qui a confondu la chanson et l’interprète.
    Bref.

    Passons. Tout le monde ne peut pas avoir composé « My Way ».

    Pour aller plus loin

    Création de paroles : l’inventaire des mots

    Voici l’occasion de mettre en pratique un point essentiel de la création de chanson : un inventaire de mots.
    Les mots sont la matière première de vos textes. Leur choix judicieux fera la qualité de vos chansons. Et pour choisir, il faut avoir le choix, et donc faire des recherches.

    Votre travail créatif sur les PAROLES

    Je vous propose, comme l’a fait Pierre Delanoë, de vous documenter sur un lieu que vous connaissez… ou qui est inconnu du public.
    Il est important de lister des noms remarquables, soit par leur sonorité, soit par la part de rêve qu’ils portent.
    Ne vous limitez pas : chaque nouveau mot est une rime en puissance !

    Pour cela, vous avez internet, bien sûr. Mais mieux encore, il y a ce bon vieux papier, celui qu’on trouve dans les agences, que l’on peut étaler sur la table pour tout avoir en permanence sous les yeux et se plonger dans une ambiance.

    Inspiré par ce décor, il vous restera à inventer l’histoire, puis à écrire vos paroles.
    Et là, pas de complexité : privilégiez une histoire simple, humaine, dans laquelle l’auditeur pourra se projeter.

    Création de musique : le changement de tonalité

    Les changements de tonalité sont une des grandes caractéristiques de cette chanson.
    En quoi cela est-il intéressant ?

    La répétition est un élément essentiel en chanson. Elle permet à l’auditeur de s’approprier l’œuvre, voire d’en être pénétré.
    Le changement de tonalité modifie l’éclairage sans changer l’essence : il rompt la monotonie, mais ne déséquilibre pas l’ensemble.
    Ainsi, malgré un changement, les repères sont conservés.

    Votre travail créatif sur lA MUSIQUE

    Je vous propose d’inventer un thème musical simple, un gimmick, que vous allez développer dans plusieurs tonalités, tout comme le fait Pierre Revaux dans « Les lacs du Connemara ».
    Donc :

    • 1 – Inventez un gimmick (une suite de 2 ou 3 notes simples)
    • 2 – Faites le « tourner » pour vous l’approprier
    • 3 – Essayez dans d’autres tonalités
    • 4 – Enchaînez

    Tout le travail ici, une fois le thème trouvé, est dans l’exploration des diverses tonalités. Certaines s’enchaîneront mieux que d’autres.
    Un article est en préparation pour tout vous dire sur les changements de tonalité. A suivre donc.

    Pour finir, une bonne et une mauvaise nouvelle :

    La bonne nouvelle

    Savez-vous que, 40 ans après, le Sequential Prophet 10, mythique synthétiseur qui a inspiré cette chanson à Delanoë, se fabrique toujours ? Si vous en doutez, cliquez donc là dessous !

    https://www.thomann.de/fr/sequential_prophet_10.htm

    La mauvaise nouvelle

    Le Prophet 10 d’aujourd’hui est beaucoup plus stable qu’à l’époque ! Ne misez donc pas trop sur une panne pour y puiser votre inspiration !

    Et vous ?

    Vous avez fait une chanson sur un lieu « exotique »?
    Ou qui inclut un changement de tonalité ?
    Si c’est le cas, partagez-la en commentaire juste en dessous !

  • La nuit je mens : Alain bashung

    La nuit je mens : Alain bashung

    Alain BASHUNG est définitivement un prince des ténèbres ! Avec « La nuit je mens », il nous emporte encore une fois dans un univers étrange et énigmatique… un texte puissant dont le sens ne se livre pas à la première écoute.
    Et pourtant, en changeant un peu l’angle de lecture, tout s’éclaire ! Et on pourra même se nourrir de cette œuvre pour nos propres créations.
    Mais autant vous prévenir tout de suite : cet article est assez ardu. À réserver aux aficionados !

    Les paroles de « La nuit je mens »

    COUPLET 1
    On m’a vu dans le Vercors
    Sauter à l’élastique

    Voleur d’amphores
    Au fond des criques
    J’ai fait la cour à des murènes
    J’ai fait l’amour, j’ai fait le mort
    T’étais pas née

    À la station balnéaire
    Tu t’es pas fait prier
    J’étais gant de crin, geyser
    Pour un peu je trempais
    Histoire d’eau

    REFRAIN
    La nuit je mens
    Je prends des trains à travers la plaine
    La nuit je mens
    Je m’en lave les mains
    J’ai dans les bottes des montagnes de questions
    Où subsiste encore ton écho
    Où subsiste encore ton écho

    COUPLET 2
    J‘ai fait la saison
    Dans cette boîte crânienne
    Tes pensées
    Je les faisais miennes
    T’accaparer seulement t’accaparer
    D’estrade en estrade

    J’ai fait danser tant de malentendus
    Des kilomètres de vie en rose

    Un jour au cirque
    Un autre à chercher à te plaire

    Dresseur de loulous
    Dynamiteur d’aqueducs

    REFRAIN
    La nuit je mens
    Je prends des trains à travers la plaine
    La nuit je mens
    Je m’en lave les mains
    J’ai dans les bottes des montagnes de questions
    Où subsiste encore ton écho
    Où subsiste encore ton écho

    COUPLET 3
    On m’a vu dans le Vercors
    Sauter à l’élastique
    Voleur d’amphores
    Au fond des criques
    J’ai fait la cour à des murènes
    J’ai fait l’amour j’ai fait le mort
    T’étais pas née

    REFRAIN
    La nuit je mens
    Je prends des trains à travers la plaine
    La nuit je mens
    Je m’en lave les mains
    J’ai dans les bottes des montagnes de questions
    Où subsiste encore ton écho
    Où subsiste encore ton écho

    Carte d’identité de « La nuit je mens »

    La nuit je mens (1998)

    Auteurs : Alain Bashung et Jean Fauque
    Compositeurs : Alain Bashung, Edith Fambuena, Jean-Louis Piérot
    Interprète : Alain Bashung

    Pour voir le clip, c’est ici :
    https://www.youtube.com/watch?v=0MYN8mAEKUo

    L’origine de la chanson : le Vercors

    Quand il était encore enfant, Alain Baschung (avec un « c ») fut marqué par un livre de « Vercors » , alias Jean Bruller, illustrateur, écrivain et Résistant.
    Il en gardera l’idée de cette chanson : le sentiment d’être lui-même une sorte de Résistant, et cette question : « comment me serais-je comporté sous l’occupation ? Héros de l’ombre ou collabo ? Civil le jour, faisant sauter des trains la nuit ? »

    Le vercors de la chanson  la nuit je mens d'alain Bashung

    « La nuit je mens » évoque le mensonge, un mal nécessaire pour survivre durant l’occupation et pour entreprendre des actions de Résistance.
    Mais « La nuit je mens » fait aussi et surtout référence à l’histoire personnelle de Bashung. Et celle ci était plutôt désespérée à cette époque!

    En effet, à l’heure où il écrit cette chanson, Alain Bashung vit une séparation très difficile avec sa femme. Rongé par la solitude, il a de nouveau plongé dans l’alcool et a été hospitalisé deux mois en psychiatrie.
    C’est alors qu’il écrit et compose dans son appartement l’album « Fantaisie militaire », une œuvre sombre et marquante.

    Pendant ce temps, fin de siècle oblige, la société française fait un point sur son passé, notamment sur la période de l’occupation. C’est le moment des comptes et des règlements de comptes entre faux résistants et vrais collabos. Fantaisie militaire…

    Au travail !

    Pour décrypter cette chanson unique et envoûtante, je vous propose deux lectures successives, sous deux angles différents.
    La première sera analytique, la seconde structurelle.

    Prêt à vous retrousser les manches ? On y va !

    Les paroles en détail : l’analyse systématique

    On m’a vu dans le Vercors : ce haut lieu de la résistance plante le décor et illustre la supposée droiture du héros.
    Sauter à l’élastique : ah… dès le début, ça se gâte ! On fait mine de sauter dans le vide pour se prouver son courage, mais un élastique nous fait remonter. Il n’y a en fait aucun risque. « Sauter à l’élastique » a également le sens de « sauter sur tout ce qui bouge », l’élastique évoquant les strings féminins.
    Voleur d’amphores : Les amphores évoquent le vagin… et leur vol l’infidélité. A noter, un saut à l’élastique s’appelle « un vol ». 
    Au fond des criques 
    : du nom d’une falaise du Vercors, « La crique » évoque la relative discrétion de ses exploits, sous fond de référence sexuelle.

    la murène de la chanson de bashung

    J’ai fait la cour à des murènes : Dans cette approximation aquatique (la murène vit dans la mer) se cache une contrepèterie : « J’ai fait l’amour à des culs de reines », confirmée par le vers suivant (« j’ai fait l’amour »). La murène (dont la phonologie est proche de « sirène ») est un animal à la réputation sulfureuse, et Bashung est attiré par les femmes dangereuses.

    J’ai fait l’amour, j’ai fait le mort : une référence au thème éternel de « l’amour et la mort », et l’aveu de Bashung de n’avoir pas assumé ses conquêtes féminines, disparaissant sans donner de nouvelles.
    T’étais pas née :
    « pas née » comme le poisson pané : au-delà du jeux de mots foireux (dont Bashung est coutumier : rappelez-vous le cochonnet et les boules, la moule et la frite!), Bashung nous indique que tout ceci avait lieu avant sa rencontre avec sa compagne.

    À la station balnéaire : station de train de Vichy, lieu du gouvernement collaborationniste, mais aussi « station balnéaire », lieu de toutes les exubérances.
    Cet arrêt de train à une station, c’est la rencontre avec sa compagne.
    Tu t’es pas fait prier : Elle est d’accord, et elle n’est pas une sainte !
    J’étais gant de crin, geyser : référence aux caresses et à l’orgasme.
    Pour un peu je trempais, idem
    histoire d’eau :
    référence au sexe, au roman érotique « Histoire d’O » et à la ville d’eau qu’est Vichy.

    La sirène de la chanson de Alain Bashung : la nuit je mens
    Le train de la chanson la nuit je mens de alain bashung

    La nuit je mens
    Je prends des trains à travers la plaine :
    Bashung parle de son (non-) engagement qui ne le mène nulle part
    La nuit je mens
    Je m’en lave les mains :
    dans ce jeu de mots avec « je mens », Bashung a renoncé à se sentir coupable ou responsable des mensonges.

    A La fin de la chanson, le retour de ces mots sera une allusion à la masturbation.
    J’ai dans les bottes des montagnes de questions : c’est une triple référence qui dépeint la perte de sens et de valeurs :
    – j’en ai plein les bottes
    – les bottes symbolisent les troupes d’occupation,,
    – les bottes sont pourtant indispensables pour gravir les montagnes (Vercors).
    Où subsiste encore ton écho : l’écho dans les montagnes est le souvenir indélébile de la femme perdue. On entend l’écho dans la montagne, et…
    Où subsiste encore ton écho :  …et l’écho se répète. Encore et encore. Normal.

    J’ai fait la saison : « faire la saison », c’est occuper un emploi saisonnier, donc intense mais provisoire. Cet emploi est lié aux loisirs, d’où le vers suivant : faire la saison dans une boite (de nuit).
    Dans cette boîte crânienne : mais c’est dans sa tête et non dans une discothèque qu’il est saisonnier.
    Tes pensées
    Je les faisais miennes

    T’accaparer seulement t’accaparer : outre le son du train qui roule, ces mots ont un autre sens : « t’as qu’à parer » : il faut te protéger.
    D’estrade en estrade :
    de la même façon, on peut entendre « des strates en estrades », comme les strates qui forment les massifs rocheux, et qui construisent peu à peu un obstacle infranchissable sur les estrades des pistes de danse.

    J’ai fait danser tant de malentendus : là encore, un deuxième sens : il est difficile de s’entendre dans le brouhaha des discothèques. Au propre… et au figuré.
    Des kilomètres de vie en rose :
    tout le passage qui suit évoque les nuits de fête qui se sont déroulées dans les non-dits et les infidélités, et le fait qu’il a tenté en vain de comprendre ce qui animait sa compagne. Cela évoque aussi les chemins et les strates de pierre rose dans les roches du Vercors.

    Un jour au cirque : on parle à la fois du cirque montagneux (falaise circulaire) et des numéros que fait Bashung pour plaire à sa compagne.
    Un autre à chercher à te plaire :
    là encore, un double sens, car on peut comprendre :

    – « un autre jour (que j’ai passé à ) chercher à te plaire », ou

    – « un autre (homme) a cherché à te plaire ».
    Dresseur de loulous :
    référence à l’érection, et au cirque.
    Dynamiteur d’aqueducs :
    ces deux derniers vers évoquent, non sans allusions sexuelles explicites, tous les efforts que Bashung a faits pour plaire à sa compagne.

    La suite de la chanson reprend les mêmes paroles, à part un « effrontément » qui se substitue à « je m’en lave les mains ».

    Sans surprise, la chanson finit sur « Où subsiste encore ton écho » qui laisse un goût d’amertume et d’inachevé.

    Voyons à présent comment tout cela s’articule.

    Seconde relecture des paroles : la structure générale

    Dès lors que nous avons décrypté les nombreux sens cachés, tout s’éclaire : comme par magie, le puzzle se met facilement en place. Bashung déroule chronologiquement sa vie amoureuse.

    COUPLET 1

    Première partie : Bashung parle de sa vie avant sa rencontre avec sa compagne :

    On m’a vu dans le Vercors
    Sauter à l’élastique

    Voleur d’amphores
    Au fond des criques
    J’ai fait la cour à des murènes
    J’ai fait l’amour, j’ai fait le mort
    T’étais pas née

    Seconde partie : la rencontre avec sa compagne et l’amour débridé.

    À la station balnéaire
    Tu t’es pas fait prier
    J’étais gant de crin, geyser
    Pour un peu je trempais
    Histoire d’eau

    REFRAIN

    Bashung souligne le côté sombre de cette relation, avec ‑déjà‑ ses non-dits, ses destinations cachées.

    La nuit je mens
    Je prends des trains à travers la plaine
    La nuit je mens
    Je m’en lave les mains
    J’ai dans les bottes des montagnes de questions
    Où subsiste encore ton écho
    Où subsiste encore ton écho

    COUPLET 2

    Première partie : on sent bien que cette relation malgré tous les efforts de Bashung, est en train de lui échapper.

    J’ai fait la saison
    Dans cette boîte crânienne
    Tes pensées
    Je les faisais miennes
    T’accaparer seulement t’accaparer
    D’estrade en estrade
    J’ai fait danser tant de malentendus
    Des kilomètres de vie en rose

    Deuxième partie : même sensation, mais là, on est dans le sexe (im)pur et dur !

    Un jour au cirque
    Un autre à chercher à te plaire
    Dresseur de loulous
    Dynamiteur d’aqueducs

    REFRAIN :

    Éclairé par le couplet 2, le malaise de ce second refrain devient plus explicite. La fuite en avant !

    La nuit je mens
    Je prends des trains à travers la plaine
    La nuit je mens
    Effrontément
    J’ai dans les bottes des montagnes de questions
    Où subsiste encore ton écho
    Où subsiste encore ton écho

    COUPLET 3

    Première partie : bien qu’identique au premier couplet, ce passage prend un nouveau sens : une évocation du temps passé… et perdu à jamais.

    On m’a vu dans le Vercors
    Sauter à l’élastique
    Voleur d’amphores
    Au fond des criques
    J’ai fait la cour à des murènes
    J’ai fait l’amour j’ai fait le mort
    T’étais pas née

    Deuxième partie : il n’y a pas de deuxième partie ! Et pour cause : on a bien compris que cette fois-ci, il n’y aura plus de nouvelle rencontre. L’auteur est seul face à lui-même.

    REFRAIN :

    A qui Bashung ment-il désormais ? Sans doute à lui-même. La répétition de ce refrain, sans plus aucun couplet, nous laisse subodorer que ces trains nocturnes ne mènent nulle part.

    La nuit je mens
    Je prends des trains à travers la plaine
    La nuit je mens
    Je m’en lave les mains
    J’ai dans les bottes des montagnes de questions
    Où subsiste encore ton écho
    Où subsiste encore ton écho

    Après avoir enchaîné deux fois ce dernier refrain, la chanson finit en « shunt » sur ces paroles inachevées, sur cet écho inexorable et irrésolu.

    La recette de la chanson : double sens et  double fil

    Une chanson à double(s) sens

    Depuis le début de sa carrière, Alain Bashung s’est illustré par des jeux de mots et des énigmes, en se gardant bien de donner la clé de ses explorations littéraires. Cette culture du mystère a grandement contribué à sa légende.

    le double sens de la chanson

    A chaque nouvelle chanson, chaque auditeur a donc sa propre analyse, souvent incomplète, parfois erronée.
    Comme dans la « chanson à énigme », le thème n’est pas traité de façon explicite, mais par une suite d’images. Celles-ci peuvent être :
    – des métaphores,
    – des expressions détournées,
    – des jeux de mots, des contrepèteries,
    – et… de simples images qui sonnent bien, et qui par leur poésie propre donnent du liant au tableau final.

    Un intérêt majeur de la chanson à énigme -ou à double sens‑ est qu’elle permet à chacun de se projeter dans les images proposées, invite au « lâcher prise » et laisse à l’auditeur toute liberté pour interpréter les images, voire pour y projeter ses propres fantasmes. Elle est également valorisante pour l’auditeur qui a la sensation de pénétrer dans un cercle d’initiés.

    Une chanson à « double fil »

    Voilà l’intérêt principal de cette chanson : Bashung utilise le principe du « double fil » : il va mêler deux thèmes, à savoir celui de la Résistance et celui de la rupture amoureuse.
    Ces deux thèmes vont se dérouler en parallèle durant toute la chanson, avec de proche en proche des passerelles entre eux.
    De plus, Bashung a pris le parti de placer nombre de ces images dans un milieu aquatique : simplement parce qu’au cours de l’écriture, les jeux de mots l’ont amené sur ce terrain, et qu’il a choisi de le privilégier ensuite. C’est la « théorie du cerf-volant », que je vous décris dans un autre article.

    De façon annexe, on observera que Bashung ne s’encombre pas de principes concernant les rimes : ça rime… ou pas !

    Et si l’auditeur n’a rien compris ?

    Une chanson à énigme, tout comme un casse-tête chinois, n’a pas nécessairement vocation à être comprise par tous. La magie opère même si l’on ne comprend rien, et le sens se livre, par petites touches, au fil des écoutes. C’est ce qui fait son charme et sa beauté.
    L’ensemble, par sa poésie, doit être agréable à écouter même si l’on ne comprend pas tout.

    Côté musique

    La voix et la mélodie

    La voix, incantée plus que chantée, est posée sur une suite d’accords simples mais irrésolus.

    L’harmonie

    Bashung utilise des accords de guitare assez courants, mais les enchaîne sans qu’il y ait vraiment un début et une fin à ses phrases musicales. Ceci contribue à l’aspect énigmatique et inquiétant de l’œuvre : on est en terrain connu mais mouvant. L’auditeur, en manque de repères, est donc un peu perdu, ce qui ajoute au malaise et au mystère.

    Les arrangements et l’orchestration

    Ce sont surtout les arrangements qui mettent en avant le fil du récit, avec l’arrivée progressive des instruments :
    – Au départ une simple guitare, qui souligne la fragilité de l’histoire.
    – Puis la basse, qui arrive de façon presque imperceptible pour étoffer le propos. Du classique…
    – Et voilà l’orgue… mais un orgue au son aigre, qui loin d’étoffer l’orchestration, semble la fragiliser encore.

    Ainsi, malgré l’arrivée successive des instruments, on reste dans une sorte d’immobilité presque arythmique dont on sent bien qu’elle va se rompre.
    – C’est alors qu’arrive la batterie, brutale et puissante, emportant tout avec elle. Elle évoque instantanément un train qui part dans la nuit, tels les trains de la mort, donnant à la chanson une couleur dramatique qui fait froid dans le dos.
    – Enfin débarquent les cordes, qui envahissent le mix. Cela évoque irrésistiblement la Résistance : traditionnellement, ce type de musique est lié aux films traitant de cette époque. J’adore !

    Et on est emporté comme ça jusqu’à la fin de la chanson, vers un déroulement qui semble inéluctable, sans pont ni rupture ni transition (si ce n’est une brève accalmie comme une traversée de gare au couplet 3). Seuls des breaks de batterie, tels des aiguillages, semblent nous conduire vers une destination fatale.

    A vous de jouer

    On peut se demander comment Bashung et Fauque ont réussi à construire une chanson aussi complexe, et comment ils y ont greffé toutes ces idées.
    Ce serait prendre le problème à l’envers (l’envers du Vercors ? Bon j’arrête). Car pour ce type de texte, ce sont les mots qui vont guider le sens et non l’inverse.

    Les auteurs ont simplement utilisé la méthode du brainstorming, que je décris dans un autre article.
    Mais ce n’est pas là-dessus que nous allons travailler aujourd’hui.

    A vos stylos !

    Voici le moment tant attendu de votre travail de création. Et aujourd’hui, c’est du lourd ! Si vous êtes débutant, vous avez droit à un Joker !

    Vous allez créer un texte à double fil.

    Dans un double discours, vous allez mêler :

    • un propos principal, qui sera le véritable thème de la chanson, et
    • un propos secondaire, qui en constituera le décor.

    Pour réussir votre création :

    • Prenez deux thèmes qui vous inspirent, ou à défaut deux thèmes connus de votre public cible.
    • Choisissez deux thèmes qui puissent se lier. Partir d’une métaphore connue peut être un bon support.
    • Commencez par un brainstorming, et construisez votre histoire en fonction des mots que vous avez trouvés. Et pas l’inverse !

    Pour fonctionner, votre texte doit être compris par une part importante du public (idéalement, pas TOUT le public, ce qui suscitera le débat et la curiosité).
    Enfin, je le répète : on est ici sur du gros niveau technique. Si vous en êtes à vos toutes premières chansons, ne vous lancez pas tout de suite dans cette aventure !

    https://academiedelachanson.fr/on-connait-la-chanson-alain-bashung-osez-josephine/Et surtout, n’hésitez pas à utiliser les commentaires pour donner vos impressions, poser vos questions et poster vos créations !
    Pour découvrir le sens caché d’une autre chanson de Bashung, je vous invite à aller voir ici en cliquant sur ce lien : « Alain Bashung – Osez Joséphine »

    Vive le Vercors et Vive la Chanson !

  • Yesterday

    Yesterday

    Ou les délices de la traduction approximative

    Présentation

    Pourquoi parler de « Yesterday » ? Pourquoi parler d’une chanson anglaise ? Et bien parce que « Yesterday » a inspiré à Michel Jourdan, immense auteur français, une de ses plus belles chansons.

    Album de la chanson Yesterday des beatles
    Disque chanson Il a neigé sur Yesterday Marie Laforet

    Il s’agit bien sûr de « Il a neigé sur Yesterday », interprétée par Marie Laforêt, qui fait l’objet d’un autre article dans cette même rubrique.
    Dans cette mise en abîme de « Yesterday », tube phare des sixties, les paraboles et les licences poétiques s’enchaînent, et on sent que l’auteur connait bien l’œuvre des Beatles et maîtrise la langue de Shakespeare.

    Et bien… pas si sûr ! Car le hasard fait parfois bien les choses.
    Et dans le cas présent, cela tient du miracle !
    Mais d’abord les paroles !

    Les paroles de « Yesterday » 

    The beatles 1966

    Yesterday, all my troubles seemed so far away
    Now it looks as though they’re here to stay
    Oh, I believe in yesterday

    Suddenly, I’m not half the man I used to be
    There’s a shadow hanging over me
    Oh, yesterday came suddenly

    Why she had to go, I don’t know, she wouldn’t say
    I said something wrong, now I long for yesterday

    Yesterday, love was such an easy game to play
    Now I need a place to hide away
    Oh, I believe in yesterday

    Why she had to go, I don’t know, she wouldn’t say
    I said something wrong, now I long for yesterday

    Yesterday, love was such an easy game to play
    Now I need a place to hide away
    Oh, I believe in yesterday

    Un peu d’histoire 

    Paul mac cartney quitte les beatles journal

    Août 1965 : Sortie de « Yesterday »
    Avril 1970 : séparation des Beatles
    1977 : sortie de  « il a neigé sur Yesterday » par Marie Laforêt. Paroles Michel Jourdan, musique Jean-Claude Petit et Tony Rallo
    https://www.youtube.com/watch?v=wr7MyaFBPIk

    « Yesterday » servira de support à Michel Jourdan pour écrire « Il a neigé sur Yesterday ».

    Seulement voilà : ne maîtrisant pas l’anglais, Michel Jourdan va se fourrer le doigt dans l’œil, et ce que l’on a pris pour une jolie métaphore « il a neigé sur Yesterday » n’est en fait qu’une erreur de traduction, car l’auteur croyait que « Yesterday » était… le nom d’un lieu !

    Yesterday est une ville anglaise !

    Oui ! Michel Jourdan a écrit tout ce texte en pensant que Yesterday était… le nom d’une ville anglaise !!!
    Incroyable !?! Et pourtant vrai !

    Dans l’intention de l’auteur, ce n’est donc pas sur une chanson que la neige tombe, mais sur le lieu où les Beatles se retrouvent !

    Faisons un petit jeu

    Dictionnaire français anglais pour la traduction de chansons

    Faisons un petit jeu, voulez-vous ? Un voyage dans le temps qui nous emmène en 1977.

    Imaginons que nous parlions un anglais partiel et imparfait, et que nous voulions comprendre les paroles de « Yesterday » : n’oublions pas qu’à l’époque, il n’existait pas de traducteur automatique, et que les français, même anglophones, ne parlaient qu’un anglais très approximatif.

    On y va ?

    Les paroles de « Yesterday » traduites à la « one again »

    « Yesterday, all my troubles seemed so far away »
    Ah : « far away » ça veut dire que c’est loin.
    Yesterday, tous mes troubles semblaient si loin

    Now it looks as though they’re here to stay    
    Ah : «here to stay » : rester ici : où ça ? à Yesterday !

    Oh, I believe in yesterday   :
    Je « traduis » littéralement : Oh I be live : oh je vais vivre
    in Yesterday : à Yesterday !

    Pour la suite, personne ne comprend rien de toute façon, donc on expédie un peu :
    Suddenly, I’m not half the man I used to be
    Là j’ai compris qu’il y a une femme (Sue Dunly ?) et que je suis un homme.

    There’s a shadow hanging over me
    (ça ne veut rien dire, même en anglais c’est dur à comprendre)
    Oh, yesterday came suddenly
    Ah si ! J’ai compris : il y a Madame Sue Dunly qui vient à Yesterday !
    Et quand elle me prend dans l’ombre, je suis un homme. Tout cela n’est pas très clair.

    Why she had to go I don’t know
    Pourquoi elle a dû repartir, je sais pas
    She would’nt stay
    Bon « she wouldn’t stay » : elle n’a pas voulu rester. Flûte !
    I said something wrong,
    J’ai dû lui dire un truc qui ne lui a pas plu

    now I long
    Maintenant elle est loin
    for yesterday
    de Yesterday. Et voilà !

    Yesterday, love was such an easy game to play
    A Yesterday, on avait la vie facile et on faisait les 400 coups
    Now I need a place to hide away
    Maintenant je dois trouver un (autre) endroit pour me cacher

    Oh, I be-lieve
    Oh je veux rester vivre, où ça ?
    in Yesterday
    à Yesterday pardi !

    Et voilà pourquoi désormais, il a neigé sur Yesterday : tout ça c’est fini, la belle vie et les visites galantes !

    Et ne croyez pas que je plaisante ! A l’époque, c’était comme ça : l’information était bien moins accessible qu’aujourd’hui ! La langue anglaise n’était (péniblement) pratiquée que par une minorité et on se débrouillait avec les moyens du bord !

    C’est ainsi que des choses inimaginables pouvaient se produire : Gainsbourg qui plagie un album entier sans qu’on s’en rende compte, deux artistes différents qui sortent le même jour la même chanson, et notre Johnny national qu’on fait passer pour un américain non francophone (quoique) ! Toute une époque !

    Sur un malentendu, ça peut marcher

    Si vous avez lu dans cette rubrique l’article consacré à « Il a neigé sur Yesterday », vous avez vu que l’auteur ne s’est pas arrêté en si bon chemin, puisqu’il y a multiplié à l’envi les erreurs et contre-vérités, écrivant au passage – et un peu par hasard – un de ses plus gros succès.

    Et personne à l’époque n’a remarqué toutes ces erreurs !
    Il faut replacer cette chanson dans son contexte historique.
    On n’avait comme aujourd’hui accès à de nombreuses sources d’informations qui permettent de vérifier le moindre détail.

    Les français étaient très peu anglophones, et n’avaient aucun moyen de vérifier les sources et les erreurs. Ceci illustre un point extrêmement intéressant : ce qui compte en chanson, c’est d’être en phase avec le public. Et dans le cas présent, c’est exactement ce qui se passe.

    Qui est donc Michel Jourdan, le parolier ?

    Je dois rendre justice à Michel Jourdan, que j’ai un peu égratigné dans cet article.

    Cet immense auteur (plus de 3000 chansons), disque d’or, Victoire de la musique en 2005 avec « Si seulement je pouvais lui manquer »  a écrit pour les plus grands chanteurs des époques qu’il a traversées.

    Juste : il ne parle pas anglais, ce qui ne l’a pas empêché de faire un chef d’œuvre avec peu de moyens.

    En cela il nous montre le chemin.
    Je pense respectueusement à lui chaque 10 août, date de son anniversaire… et du mien ! Tiens, justement c’est aujourd’hui !

    Livre chanson Michel Jourdan l'auteur de la chanson "Il a neigé sur Yesterday"

    À vous de jouer !

    Vous le savez, chaque article se termine par un travail concret.

    Nous avons vu que le « franglais », ou la traduction approximative, peut être un support humoristique très intéressant. Je me suis beaucoup amusé à décrypter « Yesterday » comme l’avait fait plus « sérieusement » Michel Jourdan.
    De grands auteurs ont joué sur cette faiblesse pour créer des succès : Aznavour avec « For me formidable »  en 1963 ou Renaud avec « It is not because you are » en 1980, pour ne citer qu’eux.

    Ecrire une chanson

    A votre tour : Je vous invite à traduire « littéralement » une chanson anglaise connue, avec une arrière-pensée humoristique.
    Pour que cela fonctionne, il faut :
    – que cette chanson soit connue du grand public
    – que l’on comprenne qu’il s’agit de contresens (donc les mots faussement traduits doivent être connus de l’anglophone français moyen d’aujourd’hui)
    – si possible que le « sens » français corresponde au « son » anglais, comme par exemple « ail ou radis » pour « are you ready » ou « roulez les gamelles » pour « you really got me »
    Pas besoin de faire long : les effets comiques se neutralisent s’ils sont trop appuyés, et un court texte sera plus drôle et moins laborieux qu’un travail exhaustif.

    Un petit bonus ?

    Pourquoi a-t-il neigé sur Yesterday ?

    Je me suis demandé ce qui avait pu inspirer à Michel Jourdan cette idée de la neige sur « Yesterday ».

    Et bien si l’on traduit « yesterday » en français, cela donne « hier ».
    Si l’on considère que Yesterday est une ville, son pendant serait « Hyères » dans le Var. A deux pas de chez Michel Jourdan… Tiens, tiens !

    il a neigé sur yesterday

    Savez-vous ce qui s’est passé sur les hauteurs au dessus de Hyères en Avril 1970 ? Un phénomène rarissime à cette période de l’année : il a neigé !

    Explication étonnante, je vous l’accorde, et pourtant… parfaitement authentique !

    J’ai fait des recherches dans les archives de Météo France. Et voilà ce que j’ai trouvé :

    MÉTÉO D’AVRIL 1970 (année de séparation des Beatles)
    « Avril 1970: Glacial, sombre, pluvieux et neigeux (T 6.7 ! !, P 146 / 17 ! !, S 142), Uccle 60 h de soleil, la neige persiste longtemps en montagne. »
    « 3 avril 1970:-3° à Bordeaux, -0.5° à Cannes, -1.6° à Toulouse,. Max. 5° ».

    On n’échappe pas à son destin ! 😏

    Conclusion

    Une chanson a parfois besoin d’un petit coup de pouce du destin : « Il a neigé sur Yesterday » nous montre que ce qui semble être une faiblesse peut devenir un atout considérable.
    La chanson est un art poétique qui fait confiance à l’imaginaire de l’auditeur. La raison n’y a que peu de poids face au talent.
    Croyez en vous !

    Et surtout, n’oubliez pas de partager vos réactions en commentaire, et bien sûr, de nous faire découvrir vos trouvailles franglaises !

    Bon travail, et god save la chanson !

  • Il a neigé sur Yesterday

    Il a neigé sur Yesterday

    Sur un malentendu, ça peut marcher !

    Présentation

    « Il a neigé sur yesterday ». Nous avons tous fredonné cette magnifique chanson, interprétée par Marie Laforêt sur un texte de Michel Jourdan. Dans cette mise en abîme de « Yesterday », tube phare des sixties, les paraboles et les licences poétiques s’enchaînent, et on sent que l’auteur connait bien l’œuvre des Beatles, la langue de Shakespeare et cette bonne vieille Angleterre.

    Et bien… pas si sûr ! Car le hasard fait parfois bien les choses !
    Mais d’abord les paroles !

    Les paroles de « Il a neigé sur Yesterday »

    Il a neigé sur Yesterday
    Le soir où ils se sont quittés
    Le brouillard sur la mer s’est endormi
    Et Yellow Submarine fut englouti

    Et Jude habite seule,
    Un cottage à Chelsea
    John et Paul je crois sont les seuls
    À qui elle ait écrit
    Le vieux sergent Peppers a perdu ses médailles
    Au dernier refrain d’Hello Good Bye
    Hello Good Bye

    Il a neigé sur Yesterday
    Le soir où ils nous ont quitté
    Penny Lane aujourd’hui a deux enfants
    Mais il pleut sur l’île de Wight au printemps

    Eleonor Rigby, vos quatre musiciens
    Viennent séparément vous voir
    Quand ils passent a Dublin
    Vous parler de Michèle
    La belle des années tendres
    De ces mots qui vont si bien ensemble
    Si bien ensemble

    Il a neigé sur Yesterday
    Le soir où ils se sont quittés
    Penny Lane c’est déjà loin maintenant
    Mais jamais elle n’aura de cheveux blancs

    Il a neigé sur Yesterday
    Cette année-là, même en été
    En cueillant ses fleurs, Lady Madonna
    A tremblé
    Mais ce n’était pas de froid

    Un peu d’histoire

    Article de presse Séparation des Beatles

    Cette chanson de 1977, écrite par Michel Jourdan sur une musique de Jean-Claude Petit et Tony Rallo, interprétée par Marie Laforêt, parle de la séparation des Beatles, intervenue en avril 1970.
    https://www.youtube.com/watch?v=wr7MyaFBPIk

    Elle entre dans la catégorie des chansons « hommage ».
    Seulement voilà : il y a un hic !
    Et si on relisait un peu les paroles… avec des lunettes ?

    Il y a un problème avec les paroles !

    Et même un sérieux problème ! Car une relecture (à peine) détaillée du texte nous montre que celui-ci est truffé d’erreurs !
    Reprenons depuis le début :

    « Il a neigé sur Yesterday »
    Yesterday : c’est ici que réside la plus grosse erreur : à tel point qu’elle fait l’objet à elle seule d’un article dans cette même rubrique !
    Gardons donc « Yesterday » pour demain, et passons à la suite :

    […] « …et Yellow Submarine fut englouti »
    N’insistons pas sur le fait qu’un sous-marin a pour vocation d’être submersible, et attaquons les choses sérieuses :

    Yellow Submarine Beatles
    Julian Lennon enfant - Chanson Yesterday des Beatles

    « Et Jude habite seule »
    Seulement voilà : « Jude » n’est pas une femme, c’est le surnom de Julian Lennon, à qui cette chanson est dédiée. (les paroles originales étaient d’ailleurs « Hey Jul »).

    « Un cottage à Chelsea« 
    Hum, savez-vous où est Chelsea ? C’est un quartier huppé de Londres.

    J’ai beau chercher, je ne vois pas où on peut caser un cottage. Par ailleurs, Julian « Jud » est de Liverpool !

    Le cottage évoqué dans la chanson "il a neigé sur yesterday"

    « John et Paul je crois sont les seuls à qui elle ait écrit »
    À qui elle ait écrit ?!? Vous êtes sûr ? Voilà une belle faute de français : dans ce type de tournure, la subordonnée est à l’indicatif.

    « Le vieux sergent Peppers a perdu ses médailles
    Au dernier refrain d’Hello Goodbye »

    Le problème est que « Hello Goodbye » est sorti en single la même année que « Sergent Peppers », donc trois ans avant la séparation. Un peu tôt pour la dégradation ! D’autant que les trois fameuses années seront les plus riches pour les Beatles, qui vont créer le mythique label Apple sur lequel ils réaliseront leurs 4 meilleurs albums.

    Allez, on continue, car le meilleur, c’est maintenant !

    Rue Penny Lane dans l'hommage de Il a neigé sur Yesterday

    « Penny Lane aujourd’hui a deux enfants »

    Là, on attaque le lourd : Penny Lane n’est pas une personne, comme le pense Michel Jourdan, mais une rue de Liverpool : « Lane » Signifie « voie ». Cette chanson parle d’une rue !

    « Eleanor Rigby, vos quatre musiciens viennent séparément vous voir quand ils passent à Dublin… »

    Ah oui… mais Eleanor Rigby (qui a existé) est de Liverpool. Et Dublin c’est en Irlande !

    Tombe d'Eleanor Rigby de la chanson de Beatles
    michelle "ma belle" de la chanson des Beatles et richard antony

    « …vous parler de Michèle »
    Aïe… et Michelle, c’est Michèle Libert (ex-épouse de Richard Antony), qui ne vit pas à Dublin, mais en France, dans les Alpes du Sud ! La géographie est impitoyable !

    « De ces mots qui vont si bien ensemble »
    Hum… pas SI bien ensemble que ça, puisque dans la chanson des Beatles, les mots « vont TRÈS bien ensemble ».

    Que d’erreurs ! Mais tout ceci n’est (presque) rien :
    La plus grosse de ces erreurs concerne… le titre lui-même !
    Au point qu’il fait lui-même l’objet d’un article dans cette rubrique. Je vous invite à aller le lire : vous n’en reviendrez pas !

    Comment est-il possible de se tromper autant ?

    A l’époque, c’était comme ça : l’information était bien moins accessible qu’aujourd’hui ! La langue anglaise n’était (péniblement) pratiquée que par une minorité et on se débrouillait avec les moyens du bord !

    C’est ainsi que des choses inimaginables pouvaient se produire : Gainsbourg qui plagie un album entier sans qu’on s’en rende compte, deux artistes qui sortent le même titre le même jour sans le savoir, et notre Johnny national qu’on fait passer pour un américain ! Toute une époque !

    Sur un malentendu, ça peut marcher

    Comment se fait-il que personne à l’époque n’ait pointé toutes ces erreurs ? La réponse est simple, elle tient en trois points.

    Il a neigé sur yesterday est une belle chanson

    C’est l’essentiel : erreurs ou pas, tout est bon dans cette chanson.
    La musique coule de source
    Les paroles sont plutôt fluides, et truffées de références (même si la plupart sont fausses). Le public adore les références et les noms propres, j’y reviens dans un autre article.
    L’interprète, Marie Laforêt, est très populaire et au sommet de son art.

    Marie Laforet chanteuse interprète

    C’est en phase avec le public

    Le public de l’époque n’est pas celui d’aujourd’hui : il n’avait pas accès comme nous à de nombreuses sources d’informations qui permettent de vérifier le moindre détail ; il était peu anglophone et n’avait donc aucun moyen de vérifier les sources et les erreurs. Ceci illustre un point extrêmement intéressant : ce qui compte en chanson, c’est d’être en phase avec le public. Et dans le cas présent, c’est exactement ce qui se passe.
    Chantez la Terre plate, et vous ferez un malheur chez les platistes !

    C’est un nouveau style

    Monsieur Jourdan est à la chanson ce que Monsieur Jourdain est à la prose : il a créé sans le savoir une œuvre de référence. Car « Il a neigé sur Yesterday » a (bien involontairement) impulsé un style : la chanson à énigme. Cela a fait des émules depuis : Mylène Farmer, Alain Bashung, Boris Bergman pour ne citer qu’eux. Je vous invite à consulter les autres articles où je parle de la chanson à énigme.

    Qui est donc Michel Jourdan, le parolier ?

    Livre chanson Michel Jourdan l'auteur de la chanson "Il a neigé sur Yesterday"

    Je dois rendre justice à Michel Jourdan, que j’ai un peu égratigné dans cet article. Cet immense auteur (plus de 3000 chansons), disque d’or, Victoire de la musique en 2005 avec « Si seulement je pouvais lui manquer »  a écrit pour les plus grands chanteurs des époques qu’il a traversées.

    Cette chanson, loin de le discréditer, démontre qu’on peut faire un chef d’œuvre avec peu de moyens. En cela il nous montre le chemin.

    Je pense respectueusement à lui chaque 10 août, date de son anniversaire… et du mien !

    À vous de jouer !

    Vous le savez, chaque article se termine par un travail concret.

    Je vous invite aujourd’hui à appliquer la « recette » de cette chanson pour créer votre propre chanson-hommage à énigme.

    Pour cela, choisissez un artiste que vous connaissez bien et qui est également connu de votre public. Il doit idéalement avoir cessé d’exister artistiquement (groupe dissout ou artiste décédé) sous peine de rendre l’hommage un poil ridicule et obséquieux.

    Dans votre phase de travail, listez :
    Des mots importants que le public connait (titres de chansons par exemple)
    Des évènements marquants et si possible connus du public.

    Trouvez un point commun, un liant à tout cela : ce sera le refrain : attention, c’est une phase cruciale du travail : c’est le refrain qui donnera l’âme de votre chanson.
    Mettez-y des images et de l’émotion.

    L’auditeur doit avoir l’impression que vous connaissez personnellement l’artiste dont vous parlez. Vous êtes le trait d’union entre eux.

    Pour les couplets, ordonnez simplement vos listes pour trouver des rimes. Le reste se construira tout seul : il ne s’agit pas d’une biographie !

    Conclusion

    Une chanson a parfois besoin d’un petit coup de pouce du destin : « Il a neigé sur Yesterday » nous montre que ce qui semble être une faiblesse peut devenir un atout considérable.
    La chanson est un art poétique qui fait confiance à l’imaginaire de l’auditeur. La raison n’y a que peu de poids face au talent.

    Croyez en vous !

    Et surtout, n’oubliez pas de partager vos réactions en commentaire, et qui sait ? De nous faire découvrir votre chanson hommage ?

    Bon travail, et Vive la Chanson !

  • C’est une belle journée – Mylène farmer

    C’est une belle journée – Mylène farmer

    Une chanson codée au sens caché

    Cette chanson dit bien autre chose que ce que l’on croit. Avant d’en analyser le texte et la musique, voyons tout de suite les paroles.

    LES PAROLES

    COUPLET 1 (1ère partie)
    Allongé, le corps est mort
    Pour des milliers C’est un homme qui dort
    À moitié pleine est l’amphore
    C’est à moitié vide qu’on la voit sans effort


    COUPLET 1 (2ème partie)
    Voir la vie, son côté pile
    Oh philosophie, dis-moi des élégies
    Le bonheur, lui me fait peur
    D’avoir tant d’envies
    Et j’ai un souffle au coeur, (aussi)


    REFRAIN 1
    C’est une belle journée
    Je vais me coucher
    Une si belle journée, qui s’achève
    Donne l’envie d’aimer,
    Mais je vais me coucher
    Mordre l’éternité, à dents pleines
    C’est une belle journée
    Je vais me coucher
    Une si belle journée, souveraine
    Donne l’envie de paix
    Voir des anges à mes pieds, mais
    Je vais me coucher, m’f’aire la belle


    COUPLET 2 (1ère partie)
    Allongé, le corps est mort
    Pour des milliers, C’est un homme qui dort
    À moitié pleine est l’amphore
    C’est à moitié vide que je la vois encore


    COUPLET 2 (2ème partie)
    Tout est dit puisqu’en amour, si c’est du lourd
    Si le coeur léger, les élégies toujours
    Les plaisirs, les longs, les courts
    Vois-tu mon amour
    Moi j’ai le souffle court, (vois-tu)


    REFRAIN 2

    PONT
    Belle
    La vie est belle
    Comme une aile
    Qu’on ne doit froisser
    Belle
    La vie est belle
    Mais je vais là
    Belle
    La vie est belle
    Mais la mienne
    Un monde emporté
    Elle, j’entre en elle
    Et mortelle, va


    REFRAIN 3

    REFRAIN 4

    Présentation

    Année de sortie : 2001
    Compositeur : Laurent BOUTONNAT
    Auteur et interprète : Mylène FARMER

    Fin 2001, le duo Laurent Boutonnat – Mylène Farmer est déjà au sommet d’une gloire qui ne se démentira jamais. Au point que cette année-là, Mylène Farmer sort un Best Of. Et comme souvent dans ces cas-là, trois inédits ont été glissés au milieu des tubes. Nous n’épiloguerons pas sur l’aspect éthique de la pratique commerciale qui consiste à vendre un nouvel album avec seulement trois nouvelles chansons.
    Vous l’avez compris, la chanson qui nous intéresse aujourd’hui est un de ces inédits : « C’est une belle journée » qui sortira également en single cinq mois plus tard.

    Une musique joyeuse, des paroles légères et positives, Mylène nous gratifie cette fois-ci d’une chanson qui invite à la gaîté.
    Le refrain nous parle d’un belle journée qui s’achève dans une forme de plénitude, et à la fin de laquelle Mylène va aller se coucher.

    Préambule : un léger malaise

    Dès le début de la chanson toutefois, on est interpellé par deux vers qui installent un léger malaise.

    « Allongé, le corps est mort
    Pour des milliers C’est un homme qui dort»,

    On comprend que Mylène Farmer met en parallèle le sommeil et la mort, se référant sans doute à un de ses poètes favoris, Pierre Reverdy.
    Celui-ci écrivait en 1915 dans son poème « Esprit pesant » :
    « Il est allongé et il dort. C’est un corps mort. »
    Celui que tous (« des milliers ») croient endormi serait-il mort, comme « le dormeur du val » de Rimbaud?

    La suite ne fait que renforcer le doute :

    « À moitié pleine est l’amphore
    C’est à moitié vide qu’on la voit sans effort »

    Malgré une certaine maladresse dans le texte (au-delà de son aspect mystérieux et opaque, l’amphore est visiblement posée là avant tout pour la rime) on comprend que le personnage de la chanson se situe du côté du verre à moitié vide, dans un monde où la plupart des gens voient le bon côté des choses.
    Après ce long préambule, je vous livre la chanson :

    RELISONS Le texte

    Je vous invite à relire le texte d’une façon plus analytique.


    On est frappé par le contraste entre le côté sombre des couplets, et la légèreté des refrains.
    Quelle en est la raison, quel est le message ?

    C’est sans doute une des clés du succès de cette chanson, qui nous fait perdre nos repères : le personnage de la chanson serait-il schizophrène, triste tout le jour, et heureux au soir d’une « belle journée » ?
    Ou bien, cette « belle journée » lui est-elle inaccessible ?

    Vous allez le voir, la réalité va bien au delà de tout cela.
    La révélation a eu lieu un certain 8 janvier.

    Le coup de Théâtre

    Mylène Farmer interview 7 à 8

    Le 8 janvier 2006, Mylène Farmer donne une de ses très rares interviews. Cela se passe sur TF1, dans l’émission « 7 à 8 ».  On y découvre un personnage introverti, sensible, abandonnique et ô combien attachant.

    A la 18ème minute, coup de théâtre : Mylène évoque la chanson : « C’est une belle journée ».
    Et elle révèle que le texte original du refrain n’était pas « je vais me coucher », mais « je vais me tuer ». Oui ! Vous avez bien lu !
    Et là, tout s’éclaire !

    Relisons le refrain avec les « vraies » paroles

    « C’est une belle journée,
    Je vais me tuer
    Une si belle journée qui s’achève
    Donne l’envie d’aimer,
    Mais, je vais me tuer
    Mordre l’éternité, à dents pleines
    C’est une belle journée
    Je vais me tuer
    Une si belle journée, souveraine
    Donne l’envie de paix
    Voir des anges à mes pieds, et
    Je vais me tuer, m’f’aire la belle. »

    Wouah !
    Ce n’est pas seulement un nouvel éclairage : c’est beau et puissant !
    Une véritable déclaration d’amour à la mort.

    Le pont lui-même prend tout son sens :

    « La vie, belle, trop belle, si belle qu’on ne peut en profiter sans l’abîmer »
    « La vie est belle, mais je vais là » (sur scène, elle montre le ciel)
    « J’entre en elle (la mort) et mortelle, va » (je quitte mon enveloppe mortelle)

    Pourquoi Mylène Farmer n’a-t-elle pas conservé le texte original ?

    Mylène Farmer nous en donne la raison, qui est éminemment respectable : consciente de son aura et de l’influence de sa parole sur son public, elle décide, pour la seule fois de sa vie d’artiste, de se censurer elle-même.
    Ceci pour ne pas sembler « faire un appel au suicide pour certaines personnes un peu fragiles ».

    Un sens des responsabilités dont pourraient s’inspirer bien des artistes. On pense notamment à certains rappeurs inconséquents et incontinents, parfois couronnés un peu vite par des victoires de la musique.

    Chanson C'est une belle journée de Mylène Farmer album

    De façon annexe, cette modification donne à la chanson une universalité qu’elle n’avait pas, car elle devient ainsi une chanson « tout public ».

    Par ailleurs, elle entre de fait dans la catégorie des « chansons à énigme », ces chansons à message caché.

    Nous y reviendrons dans une prochaine radioscopie lorsque nous parlerons de « La nuit je mens » de Alain Bashung.

    Côté musique

    Intéressons-nous à la musique, élément prépondérant de tout tube qui se respecte. Si le ton musical est enjoué, les arrangements restent dans le style et l’esprit qui font la signature de la star :

    L’Orchestration de « C’est une belle journée » de Mylène Farmer

    Le son est électro-pop, avec des synthés percussifs et clairs, des claps qui ponctuent les relances, des ruptures, et ce contraste entre un instrumental un peu heurté et une voix très liée. On est dans la lignée des succès de Mylène Farmer.

    Ici l’instrumental qui permet de détailler l’orchestration :
    https://www.youtube.com/watch?v=BFpDS7B7hwA

    La voix

    Elle est susurrée et la diction est tout en chuintantes douces. Aucun doute n’est permis : on est bien en train d’écouter du Mylène Farmer !

    Voici deux performances « live » qui mettent visuellement en évidence l’aspect « heurté » de la chanson : On remarque que la version « live » est jouée un ton plus haut que la version « studio ». Cela permet d’avoir une meilleure dynamique dans le feu de la performance scénique. On gagne en énergie ce que l’on perd en intériorité.

    Ici, à Bercy en 2006 : https://www.youtube.com/watch?v=ANQ0w1fbMHU

    Et là lors de sa tournée 2013 : https://www.youtube.com/watch?v=MODrlQ17V00

    La structure harmonique de « C’est une belle journée » de Mylène Farmer

    C’est une chanson très classique, avec :

    – Pour les couplets

    Un anatole de 3 accords en 4 mesures (voir l’article à ce sujet) en tonalité Si mineur (dans la version live).
    Sim Sol La Sim (la recette de JJ Goldman !)

    – Pour le refrain

    Un anatole de 4 accords sur 4 mesures
    Sim Sol Ré La

    – Le pont

    Il est en Lam et reprend les accords du couplet, un ton plus bas :
    Lam Fa Sol Lam.
    Cette descente permet de « poser » provisoirement la chanson.

    – Reprise du refrain

    On y retrouve la tonalité de Sim.
    Ce « changement de tonalité apparent » (puisqu’on remonte d’un ton par rapport au pont) permet de relancer la dynamique. En réalité, c’est un simple retour à la tonalité d’origine, en Sim.
    Une façon de retrouver le fil de la chanson, restée un temps suspendue. Bien vu !

    – Dernier refrain

    En… Rém ! C’est une grosse montée puisqu’on repart une quinte plus haut (5 demi-tons !). Cela envoie littéralement la chanson au ciel !

    – Fin

    Un accord final de Ré. C’est un « power chord » ou accord de puissance : on ne peut savoir s’il est mineur ou majeur (la tierce en est absente), ce qui laisse ouvert l’imaginaire de l’auditeur. Quoi de mieux pour un grand saut vers l’inconnu ? J’adore !

    Quelques chansons écrites sur le même modèle :

    Revenons au texte de « C’est une belle journée » : Mylène Farmer a employé ici deux stratagèmes : la substitution et l’antiphrase.

    La substitution

    Mylène Farmer a remplacé « tuer » par « coucher », ce qui naturellement modifie ce que reçoit l’auditeur. On trouve cette pratique dans la chanson française, souvent avec des arrière-pensées grivoises. Voici deux exemples :

    Scoubidou (Sacha DISTEL)

    Les sucettes (France GALL)

    https://www.youtube.com/watch?v=q-iysdFu_TQ

    L’antiphrase

    Mylène Farmer parle d’aller se coucher tranquillement alors qu’il s’agit de se suicider. Le sens est donc contraire à ce que semblent indiquer les mots. On retrouve ce procédé dans quelques chansons célèbres.

    Sorry Angel (Serge GAINSBOURG)

    Gainsbourg parle de sa compagne qu’il aurait poussée au suicide. Mais il a inversé la situation : C’est en réalité de lui-même qu’il parle, lui qui avait songé à cette option fatale après avoir eu le cœur brisé par le départ de Jane.

    Le petit train (Rita MITSOUKO)

    Les Rita MITSOUKO détournent « Le petit train » de André Claveau (1953) pour parler, sur fond de musique joyeuse, de la déportation.

    Ici la chanson d’origine : https://www.youtube.com/watch?v=UOm4gCZca-w

    A vous de jouer !

    Comme chaque fois dans cette rubrique, je vais vous demander de travailler un petit peu : ici nous allons nous intéresser aux deux aspects distincts mais complémentaires que nous venons d’évoquer.

    Pour aller plus loin

    Avant toute chose, je vous propose de rechercher vous-même des chansons qui utilisent l’un ou l’autre de ces procédés. Vous pouvez même inscrire leurs titres (avec lien vers l’audio pendant qu’on y est!) dans les commentaires. Cela enrichira la communauté !

    A vos stylos ! Choisissez un des deux exercices suivants :

    Exercice de substitution :

    Prenez un texte de votre choix, existant si possible, de votre production si possible. Substituez-lui le sujet principal par un autre (par son inverse, par un objet, par un animal…), pour que le texte prenne un autre sens. Mais attention : il faut rester suffisamment ouvert pour qu’une lecture attentive ou répétée puisse révéler le secret au lecteur ou à l’auditeur !

    Exercice d’antiphrase :

    Choisissez un thème fort, dramatique, et si possible connu (la guerre, une rupture, la disparition de l’être aimé, un attentat…). Optez pour un thème qui vous touche, au point que le premier degré vous paraisse trop frontal. Dans un court texte, traitez cette question soit à travers des métaphores très légères, soit en disant le contraire ou l’inverse de la réalité, tout en laissant la porte ouverte à la bonne compréhension par un lecteur attentif.

    Et surtout : n’hésitez pas à inscrire vos productions dans les commentaires ! Bon courage !

    Bonnes recherches, bonnes productions et Vive la Chanson !