Ca, c’est le cri du coeur de pas mal d’auteurs-compositeurs quand ils découvrent ce qu’un auditeur a cru entendre dans leur chanson ! Ca vous est déjà arrivé, non ?
On appelle ce phénomène l’hallucination auditive. Pas besoin de prendre un rendez-vous chez l’ORL : le terme ne relève pas de la médecine 😁 ! Il désigne simplement le fait qu’un auditeur entende une phrase différente de celle qui a réellement été chantée.
Un exemple ? Laurent Voulzy dans « Belle-Ile en mer marie galante » Dès la 15ème seconde, on entend « Loin d’Singapour, c’est long c’est lent » Mais non : les paroles, c’est : « Loin Singapour, Seymour, Ceylan »
Ici, pas de conséquence fâcheuse, mais vous allez voir que ça peut parfois poser un vrai problème.
Pourquoi on entend de travers
Il y a deux grandes causes : Les ressemblances phonétiques, et les malentendus.
1. Les ressemblances phonétiques
Deux suites de mots peuvent produire des sonorités très proches.
Par exemple, dans « Il venait d’avoir 18 ans » de Dalida, on entend : « J’ai mis de l’or dans mes cheveux » Eh bien non ! elle chante en réalité : « J’ai mis de l’ordre à mes cheveux. » Bon il faut dire que c’est « limite pas français » comme formulation !
Dalida, à 0:38 a mis « de l’ordre À ses cheveux »… finalement je préférais l’or !
De la même manière, dans « C’est comme ça » des Les Rita Mitsouko, Catherine Ringer nos répète : « Hm ! Hm ! Faut que j’mouille »… ouah, c’est chaud ! …ou pas : car elle chante en fait : « Faut que j’move. »
Voilà ce qui arrive quand on mélange Molière et Shakespeare !
Il y a pire, quand Johnny, à 1:15 promet des nuits rouges comme… …comme tes règles ?
Ah non : « rouges comme tes rêves ». Bizarre, mais rassurant au fond !
Diane Tell quant à elle, nous révèle à 2:30 que les hommes sont pressés de prendre… …ses fesses ?
Ah non, non, non : « de prendre maîtresse ». Même après réécoute, ce n’est pas flagrant ! Surtout quand une formulation inusitée, voire alambiquée favorise la mauvaise interprétation du texte. Même si dans ce cas, ça veut un peu dire la même chose ! 😉
Eh oui : notre cerveau ne reconnaît pas les mots un par un. Il essaie surtout de donner du sens à une suite de sons parfois imparfaitement articulés. Il choisit donc spontanément l’interprétation qui lui paraît la plus vraisemblable.
2. Les malentendus de sens
Le malentendu ! voilà un mot qui porte bien son nom !
Parce qu’il arrive que chaque mot soit correctement compris… mais que la phrase soit interprétée autrement que ne l’avait imaginé son auteur !
Dans « Les villes de grande solitude », à 1;30, Michel Sardou veut… … »se crucifier le caissier » ! Heu je rêve ou il veut s’émasculer ? C’est en tout cas ce qu’a toujours cru ma maman !
Non, maman, ne t’inquiète pas pour Michel (si on peut dire!) « Il a juste envie de « braquer des banques », et de zigouiller le banquier ! Ouf ! Nous voilà rassurés ! Ou pas.
Sardou n’est pas le seul à laisser planer des paradoxes douteux :
Pierre de Maere, lui veut « marier un ange ». Avec en plus une esthétique très « Ballet rose », on se demande vraiment de quoi il parle…
Quelques mots mal regroupés par l’oreille suffisent parfois à faire basculer complètement le sens d’une phrase.
Pourquoi les auteurs ne s’en rendent-ils pas compte ?
C’est tout simplement parce que l’auteur sait déjà de quoi il parle ! Et une fois écrit, il connait son texte.
Et lorsque l’interprète chante sa chanson, son cerveau ne décode plus réellement les sons : il anticipe les mots. Il sait ce qui doit arriver. Les paroles sont déjà présentes dans sa mémoire, si bien qu’il lui est presque impossible d’entendre sa chanson avec les oreilles d’un auditeur qui la découvre.
Pour France Gall, la baie de Yen Thaï semble une évidence… elle nous en parle à 1:18 Vous connaissez, vous ? …perso je ne sais pas du tout où c’est !
Par contre l’auditeur connait très bien « La paix de Yalta », et ses fameux accords signés en 1945.
Celui qui écoute pour la première fois ne dispose d’aucun repère. Son cerveau reçoit uniquement un flux sonore, puis il tente de le transformer instantanément en mots et en phrases cohérentes.
Et comme notre cerveau déteste les zones floues…
Eh bien dès qu’une syllabe est peu articulée, qu’une consonne disparaît ou qu’un enchaînement de mots ressemble à un autre, il complète les blancs. Il choisit l’interprétation qui lui semble la plus logique… même si ce n’est pas celle que vous avez écrite.
Autrement dit, l’auditeur ne fait pas une erreur : il fait exactement ce que son cerveau est conçu pour faire.
Comment éviter ces pièges ?
Heureusement, il existe plusieurs moyens de limiter ces problèmes.
Travaillez toujours votre texte à voix haute.
Une phrase qui fonctionne parfaitement sur le papier peut devenir ambiguë dès qu’elle est chantée.
Soyez attentif aux accents toniques.
En français, certains mots changent complètement de perception selon les syllabes que l’on met en valeur.
Vérifiez les accents : – pendant l’écriture – pendant l’interprétation.
Une mauvaise accentuation peut faire naître un tout autre mot dans l’oreille de l’auditeur.
Soignez votre diction.
Il ne s’agit pas d’articuler comme un comédien de tragédie classique. Mais certaines consonnes ou certaines voyelles doivent rester suffisamment audibles pour éviter les confusions.
Réécoutez votre enregistrement… en traquant volontairement les ambiguïtés.
Ne cherchez plus à entendre ce que vous avez écrit.
Essayez au contraire de vous demander : « Si je ne connaissais pas cette chanson, qu’est-ce que je comprendrais ? C’est une étape qu’il faut faire à froid, en ayant un peu « oublié » sa chanson.
C’est ce qu’a fait Daho, mais un peu tard, quand il a réalisé qu’on comprenait « J’aime l’ail ». Alors qu’il disait « Gemini » !
La solution ? Ecrire en gros le mot « GEMINI » tout au long du clip ! Un sacré rafistolage !
Faites écouter votre chanson à des proches.
C’est probablement le meilleur test.
Ne leur donnez pas les paroles. Demandez-leur simplement : « Qu’as-tu compris ? »
Les réponses sont souvent très instructives… et parfois franchement hilarantes !
À vous de jouer !
Le jeu de la mauvaise foi
Vous allez choisir une chanson. Idéalement, une de vos oeuvres, à défaut une chanson existante.
Ecoutez-la avec mauvaise foi, en essayant de lui faire dire ce qu’elle ne dit pas :
Soit pour des raisons phonétiques : Certains mots en évoquent d’autres
Soit pour des raisons sémantiques : Certains mots peuvent être mal interprétés
Soyez impitoyable !
Si vous n’y arrivez pas, bonne nouvelle : Votre chanson dit exactement ce que vous vouliez dire, sans équivoque. ou alors : Si vous n’y arrivez pas, mauvaise nouvelle : Vous n’avez pas su vous décentrer suffisamment pour trouver la faille !
Si vous avez réussi : Tâchez, sans trahir l’esprit de votre texte ni l’alourdir, de le clarifier afin d’éviter toute mauvaise interprétation. Cela peut se jouer sur : – une formulation malencontreuse – un champs sémantique mal adapté ou plus musicalement sur : – un parti-pris rythmique inadapté – un accent tonique mal placé
Vous constaterez que votre chanson a gagné en légèreté et en fluidité. Un peu de mystère, c’est bien, mais pas quand on ne comprend plus rien ! 😁
Avant de se quitter
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Vous pourrez y retrouver nos articles, publier vos oeuvres, échanger, et trouver des conseils.
En conclusion
Une chanson est écrite avec des mots… sur du papier ! mais elle est portée par les airs, et reçue par… une oreille !
Et cette oreille reconstruit en permanence ce qu’elle croit entendre.
Être auteur-compositeur, ce n’est donc pas seulement choisir les bons mots. C’est aussi veiller à ce qu’ils arrivent intacts jusqu’à l’auditeur.
Car entre ce que l’on écrit, ce que l’on chante… et ce que l’on entend, il existe parfois un monde.
Vive les hallucinations qui nous font quand même parfois bien rigoler, et
J’avoue que le titre m’a intriguée ! Ce que j’ai trouvé particulièrement intéressant dans ton article, c’est qu’il met en lumière un phénomène que beaucoup ont déjà vécu sans forcément savoir le nommer. En musique comme dans d’autres domaines, notre cerveau ne se contente pas de recevoir des informations : il les interprète, les complète et parfois même les invente. Une réflexion fascinante qui rappelle à quel point notre perception est moins objective qu’on aime le croire.
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Bonjour Denis, j’ai bien rigolé avec ton article 😂
Merci pour tes conseils.
J’avoue que le titre m’a intriguée ! Ce que j’ai trouvé particulièrement intéressant dans ton article, c’est qu’il met en lumière un phénomène que beaucoup ont déjà vécu sans forcément savoir le nommer. En musique comme dans d’autres domaines, notre cerveau ne se contente pas de recevoir des informations : il les interprète, les complète et parfois même les invente. Une réflexion fascinante qui rappelle à quel point notre perception est moins objective qu’on aime le croire.