Le secret de Cabrel
Francis Cabrel se présente lui-même comme un besogneux.
Quand la plupart des paroliers se cantonnent dans la « rime suivie », c’est-à-dire « AABB », il crée des chansons différentes, qui nous surprennent au détour de chaque phrase, et qui se marient parfaitement avec la musique… et qui trouvent leur public à chaque fois !
Et pourtant, il utilise parfois des techniques simples et efficaces, dont vous pourrez vous inspirer pour vos propres chansons !
Car il y a des fois où le grand Francis ne se complique pas la vie, et pourtant, ça sonne !
Allez, on décrypte ses deux techniques les plus faciles !
1. La monorime
La monorime, c’est comme chez le docteur : il faut faire
« AAAAAAAAAAA »
En clair, pas de rimes ABAB, comme dans Les rimes croisées (lien vers l’article)
ni de AABBXX comme dans Les rimes refrain (lien vers l’article) Non.
Juste des rimes AAAA :
Quoi, « AAAAAAAAAAA » ? Toujours la même rime, du début à la fin ?
Mais c’est un truc de débutant ça, non ?
Et bien pas toujours ! C’est vrai, trop souvent la monorime est utilisée faute de mieux, sans intention et par manque d’imagination. Et c’est très maladroit.
Mais quand cette répétition obstinée d’un même son est là par choix, elle peut créer un effet de répétition, d’enfermement, d’obsession…
…ou un sentiment d’infini, comme dans « Je t’aimais, je t’aime, je t’aimerai »
A. Mon enfant nue sur les galets
A. Le vent dans tes cheveux défaits
A. Comme un printemps sur mon trajet
A. Un diamant tombé d’un coffret
A. Seule la lumière pourrait
A. Défaire nos repères secrets
A. Où mes doigts pris sur tes poignets
A. Je t’aimais, je t’aime et je t’aimerai
etc…
Il fallait oser, non ?
Ici, on est complètement happé, transporté par cette rime en [ɛ]
Si vous voulez en savoir plus sur cette chanson, allez ici :
« On connait la chanson : Je t’aimais, je t’aime, je t’aimerai »,
vous verrez tout ce que Cabrel parvient à tirer de cette technique simple.
Sinon, on passe à la suite : la rime sénée !
2. La rime sénée
Alors, la rime sénée, c’est idéal pour faire le malin en société : Vous allez laisser votre entourage bouche-bée !
Oui, mais concrètement, c’est quoi ?
Ben heu… C’est simplement quand une rime est placée en début de phrase.
Comme ce mot « Quand… » qui débute de nombreux vers de « La dame de Haute-Savoie ».

Quand je serai fatigué
De sourire à ces gens qui m’écrasent
Quand je serai fatigué
De leur dire toujours les mêmes phrases
Quand leurs mots voleront en éclats
Quand il n’y aura plus que des murs en face de moi
J’irai dormir chez la dame de Haute-Savoie
Vous voyez que, outre la répétition supplémentaire que cela crée (vous savez à quel point la répétition est importante en chanson), cela produit un effet d’écho et de structuration du texte.
Comme l’écho des montagnes de Haute Savoie.
Encore une fois, bien vu Cabrel !
3. Et le sens, dans tout ça ?
Quand on quitte la forme pour s’intéresser au sens, on se rend compte que les thèmes abordés par notre Francis national sont plutôt basiques.
Ici, pas de grand sujet de société, d’histoires complexes ou de pensées sombres.
Mais pourquoi ?
A cela, trois (bonnes) raisons :
La première c’est que les techniques d’écriture sophistiquées créent une contrainte d’écriture forte qui complexifie la rédaction. Eh oui : la forme limite naturellement le nombre de mots disponibles… et donc la marge de manoeuvre sur le fond.
La seconde, c’est que si l’on rajoute à une forme complexe un propos difficile à suivre, on risque non seulement d’avoir du mal à rédiger, mais surtout de noyer l’auditeur sous une surcharge d’informations… et de le perdre !
La troisième raison, qui est le bon côté des choses, c’est que cela ouvre la porte à une rêverie très poétique, favorisée par l’organisation des rimes.

Alors ne boudons pas notre plaisir, et faisons simple !
À vous de jouer !
Nous avons vu aujourd’hui deux techniques simples adoptées par Francis Cabrel.
Comme toujours, ces techniques, vous pouvez les appliquer à vos propres chansons.
Je vous propose de vous essayer à la rime sénée.
Vous verrez que c’est non seulement c’est simple, mais c’est également une source d’inspiration.
1) Prenez un gimmick
« A la mer », « Je me souviens » « Quand j’avais 20 ans » ou tout autre début de phrase.
2) Répétez-le au début de chaque vers (ou un ver sur deux), et…
3) laissez-vous aller, tout simplement !

Vous pouvez même utiliser la monorime comme le fait Cabrel pour vous simplifier la tâche !
Et vous allez voir, ça vient tout seul !
Allez, osez : écrivez un quatrain et publiez-le en commentaire !
En conclusion
Vous le voyez, même le grand Francis Cabrel, orfèvre de la rime, s’autorise parfois des structures d’une grande simplicité ! Est-ce que cela nuit à ses chansons ? Pas du tout !
Prenons exemple sur lui : soyons modestes et géniaux, et assumons des textes simples !
Comme Cabrel nous rimons
Comme Cabrel nous écrivons
Comme Cabrel nous chantons :
Vive la Chanson !
Voilà des idées d’exercices super pour les profs de français ! Je vais proposer à mes enfants de s’initier à la composition de chansons, on verra si Cabrel les inspire…
Merci en tous cas pour ces analyses et partages, ça ouvre notre esprit !
Merci Laetitia pour ton commentaire. Tu peux explorer le blog avec tes enfants : j’ai fait inventer plein de chansons par mes propres élèves (de la maternelle au collège), et il y a des techniques simples pour tous niveaux !
J’ai particulièrement apprécié la manière dont tu analyses les structures de rimes et leur impact sur l’émotion transmise. Cela m’a donné envie de réécouter ses chansons avec une oreille plus attentive aux subtilités de son écriture. Merci pour cette analyse enrichissante 🤗
Merci Miren ! Derrière chaque technique mise en place par Cabrel, il y a un intention ! Dans la version espagnole de « Je l’aime à mourir » par Shakira, on voit à quel point le travail original a été appauvri par le traducteur.
Tes articles sur Cabrel montrent à quel point il explore les possibles en écriture. On voit bien que ses choix de rimes ne sont jamais gratuits : ils participent au sens même de la chanson; La forme rejoins le fond, naturellement, et c’est pour ça qu’il nous touche.
Si la plupart des auteurs travaillent beaucoup leurs textes, Cabrel est sans doute un de ceux pour lesquels ce travail est le plus explicite. A nous de savoir déguster son oeuvre comme elle le mérite !
Une belle analyse pleine de justesse ! Tu rends accessible et captivant un sujet qui pourrait sembler technique au premier abord. Un vrai plaisir à lire, merci pour ce partage !
Quel plaisir de lire cette analyse vivante et inspirante du style de Cabrel ! Tu démontres brillamment que la simplicité, quand elle est choisie avec justesse, peut devenir une force poétique. C’est à la fois libérateur pour ceux qui écrivent… et une belle leçon d’humilité. Merci pour ce regard éclairé et motivant 😉
La monorime, il faut oser… ou il faut être Cabrel pour la ciseler aux petits oignons (si je puis dire). Merci pour cette série d’articles édifiants sur l’un des meilleurs artisans de la chanson française.
Il faut être Cabrel pour monter chaque mot en épingle
Il faut être Cabrel pour donner envie de rester simple
Il faut être Cabrel pour inspirer 3 chouettes articles sur les rimes
Il faut être Cabrel pour faire de la poésie le but ultime
Merci pour cette analyse captivante des rimes de Cabrel ! J’adore la manière dont tu éclaires la simplicité de ses mots qui créent pourtant des émotions si profondes. Un vrai voyage dans l’art de la chanson !
Quand on est juste amateur et qu’on se laisse bercer par les paroles et porter par la musique, on ne se rend pas vraiment compte de la technique. Juste que le rendu est beau. Après avoir lu ton article, je m’aperçois que le résultat est le fruit d’un long travail. Merci pour ce partage. Je n’écouterai plus jamais Cabrel de la même façon !
Je lis toujours tes articles avec grand plaisir. Ne serait-ce que parce que je n’imagine naturellement pas autant de richesse quand j’écoute de la musique. C’est passionnant de lire un passionné ! Merci
Quand le corps dit non
Quand le corps dit non, les douleurs deviennent loi
Quand le corps dit non, ma vision se noie
Quand le corps dit non, la fatigue me broie
Quand le corps dit non… je ne suis plus qu’en moi
Quand le corps dit non, j’annule, je reporte
Quand le corps dit non, j’ai peur qu’on m’emporte
Quand le corps dit non, je me sens trop lente
Quand le corps dit non, je crains d’être décevante
Mais
Quand le cœur dit “tiens bon”, je fais encore un pas
Quand le cœur dit “écris”, je reprends la voix
Quand le cœur dit “aime”, je reste là
Et je rime. Tout bas. Tout bas.
Merci pour le décryptage de ces chefs d’œuvre. Je n’avais même pas remarqué que « je t’aimais je t’aime et je t’aimerais » n’avais qu’une seule rime. Et effectivement, deux styles de rimes qui peuvent enrichir nos créations poétiques et musicales.