Maîtrisez le jargon des auteurs

Introduction

Vous êtes auteur, pas vrai ?
Eh bien voilà ce qui vous pend au nez un de ces jours :

Vous entrez dans une soirée, tranquille.
À côté de vous, trois personnes discutent de leurs dernières chansons.
Et là, il y en a un qui vous dit :
— « Sur le deuxième couplet, j’ai tenté une anaphore, mais je ne suis pas certain que mon zeugma fonctionne. »

Ah. Panique !
Vous souriez intelligemment.
Vous hochez la tête.
— « Mmm… oui… le zègueuma, c’est toujours délicat. »

Et vous priez pour que plus personne ne vous demande votre avis.

Allez, pas de panique ! L’Académie est là !

Voici un petit lexique qui vous permettra de parler comme un auteur… même si vous n’en savez pas beaucoup plus qu’avant ! 😁

Le glossaire indispensable

Petit manuel de survie en milieu bienveillant (celui de la chanson n’est jamais hostile)

Comme il est destiné à servir en cas d’urgence, on a tout classé abécédairement. Hein ? Oui « par ordre alphabétique » si vous préférez.
Allez, on s’accroche !

Anaphore :

Répétition d’un mot ou groupe de mots au début de plusieurs vers.

« Je veux partir
Je veux dormir
Je veux oublier… »

Très pratique pour donner du rythme et avoir l’air de savoir ce que l’on fait.

Antiphrase :
On dit le contraire de ce que l’on pense, généralement pour ironiser.

« Bravo ! »
après que votre guitariste a cassé deux cordes en une seule chanson.

Antithèse :

On oppose deux idées.

« Je t’aime et je te déteste. »

Comparaison :

On compare la situation à une image, mais avec « comme », « tel », « pareil à »…

« Ma vie est comme un grand café froid. »

Pas très subtil, mais poétique et imagé. Pour faire mieux, rendez-vous à « métaphore ».

Euphémisme :
On adoucit une réalité désagréable.

« Notre regretté guitariste nous a quittés. »

Vous savez ce que ça veut dire. Hein ? Ha non non, il n’est pas mort, on l’a juste viré du groupe ! 😉

Métaphore :

Dire une chose en utilisant l’image d’une autre chose. Un peu comme la comparaison, mais plus fin : on retourne au café !

« Ma vie est un grand café froid. »

Bon, en vrai vous n’êtes pas forcément dans un café. Vous êtes simplement très malheureux.

Mot-valise :

« Mot-valise » est un mot valise : il peut avoir plusieurs sens.
Mais en chanson, il définit la fusion de deux mots en un seul.
Comme « La décadanse » ou « Les sambassadeurs » de Gainsbourg.
Ou le « gourmandrogyne » dont nous parle Dick Annegarn dans « Eric électrique ».

Oxymore :

On met deux termes contradictoires ensemble.

« Un silence assourdissant. » (très original !!!)

L’antithèse fait se rencontrer les contraires. L’oxymore les enferme dans la même petite boîte.

Litote :

On dit moins pour laisser entendre davantage.

Less is more.
Comme on dirait de quelqu’un qui se ronge les ongles : « Laisse, y s’mord ». Hum.

Ou « Ce n’est pas ton meilleur jeu de mots » pour dire qu’il est pathétique.
Bref, on minimise.

Beuh, c’est la même chose que l’euphémisme, alors ???
Non, non : l’euphémisme adoucit ; la litote suggère davantage qu’elle ne dit.
On est un peu tâtillon dans la chanson 😁

Scansion :

Celui-là, il est important ! Non seulement pour ce qu’il signifie, mais aussi parce que c’est comme ça qu’on fait de bonnes chansons :
C’est le fait de scander ses mots, pour en sentir les appuis et le rythme.

Et pas de façon un peu bébête comme le font les slammeurs.
Non. De façon à appuyer les temps forts. Un peu comme le génial Nougaro dans « Locomotive d’or »

Zeugma :

Lui, je l’adore : on fait dépendre deux éléments assez différents du même mot.
Lequel mot prend un double sens.

« Il prit son manteau et la fuite. »

Jacques Brel nous a offert de fameux exemples de cette figure. C’en est presque pénible à force.

Alors ?

Bon, vous voyez ? Vous êtes déjà pratiquement au niveau, non ?
Mais on ne va pas en rester là ! On passe au Level 2 !

Ne dites pas… mais dites plutôt

Prenez la parole

Le jargon, c’est comme une langue étrangère : Il y a ceux qui la comprennent, et ceux qui la parlent.
Il est temps pour vous d’appartenir à la deuxième catégorie… et de vous lancer, à travers quelques exemples pratiques !

Ne dites pas :

« J’ai répété le début du refrain. »

Mais dites plutôt :

« J’ai travaillé l’anaphore sur l’attaque du refrain. »

Et personne ne se doutera que vous n’aviez plus d’idée !

Ne dites pas :

« Là, je joue sur les mots. »

Mais dites plutôt :

« J’exploite une polysémie. »

Fini le roi du calembour, vous êtes un intello !

Ne dites pas :

« J’ai mis deux mots qui veulent dire le contraire. »

Mais dites plutôt :

« C’est un oxymore. »

Personne ne pourra vous dire le contraire !

Ne dites pas :

« J’ai mélangé les alcools et les mots »

Mais dites plutôt :

« C’est un zeugma. »

Même si, après quelques verres, vous n’aviez pas fait vraiment exprès.

Mon conseil :

Quand vous faites une phrase bizarre, essayez de trouver le mot qui le définit.
Ca vous permettra de montrer que vous maitrisez. 😏

Pour se la péter grave

Attention, là on passe au Level 3, niveau expert. Car il existe encore quelques mots qu’il est absolument indispensable de connaître.

Allitération :

Répétition d’un même son consonantique (et n’allez pas me demander ce que signifie « consonantique », hein ?).
Allez, ça donne ceci : « Chacun Cherche son Chat »

Assonance :

Répétition d’un même son vocalique (non, pas « volcanique »).
Comme par exemple « Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant. »

Mais en chanson, ça se dit surtout d’une rime trèèès pauvre.
Les exemples ne manquent pas hélas !

Chiasme :

Construction en miroir, du genre AB / BA.

« Il faut manger pour vivre et non vivre pour manger. » (le miroir vous le confirmera).

Un bel exemple est Adamé qui nous chante « Fou de toi ».
Au chiasme (Toi-moi) il ajoute la polyptote avec une suite de mots qui ont le même son, mais pas le même sens (fou-fous).
C’est pas foufou de ouf, ça ?

Hyperbole :

Non, l’hyperbole n’est pas un bol destiné à vivre pour manger.
Ni même d’un gros coup de chance.
Mais d’une exagération monumentale.

« Je t’attends depuis mille ans. »
Alors que ça fait à peine une heure, faut pas exagérer !

Dans la série des « mille » hyperboliques, on peut citer « La valse à mille temps » de Brel, et bien sûr « Papaoutai » de Stromae.

Sérieux…

Ces termes sont parfaitement sérieux.
Ils sont utilisés pour analyser la construction et les effets sonores d’un texte.
Et ce n’est pas totalement inutile, car savoir nommer ce que l’on écrit permet de prendre du recul sur sa pratique, et de progresser.
Mais ce n’est pas fini : il reste le Level 4, le plus important !

Pour se la péter vraiment

Là, vous allez passer au niveau Pro. Celui où vous larguez tout le monde !
Le moment où ce sont les autres qui vont vous regarder d’un air entendu alors qu’ils n’ont rien compris.
Et pour une raison simple : les termes, c’est vous qui allez les inventer !

Allez, juste pour rire un peu, je vous propose des expressions qui n’existent pas ! 😉

La rime à tiroirs :

Quand on trouve enfin une rime tellement bonne qu’on construit toute la chanson autour.

Le syndrome du deuxième couplet :

La maladie qui consiste à avoir une excellente idée pour le premier couplet et absolument aucune pour la suite.

La métaphoroue de secours :

Cette image convenue qu’on déteste mais qu’on garde parce qu’elle rime.

Le ver à pied :

Quand on découvre, après trois heures de travail, qu’il manque une syllabe.

Et enfin :

Le SAH (ou syndrome de l’auteur heureux) :

Un état extrêmement rare dans lequel l’auteur relit son texte le lendemain et ne veut rien changer.

Si vous rencontrez quelqu’un qui en souffre, soyez gentil, ça ne dure jamais très longtemps.

À vous de jouer

La prochaine fois que vous serez en compagnie d’auteurs, essayez donc une phrase du type :

« J’hésite entre une anaphore et une épiphore, mais je crains de casser la prosodie. »

Puis taisez-vous.

Ne donnez surtout aucune explication, et observez…

Vous venez peut-être de gagner dix points de crédibilité.
Ou de perdre trois amis.

Avant de se quitter

Je vous rappelle que vous pouvez rejoindre le groupe facebook des Auteurs, Compositeurs et Interprètes francophones de l’Académie de la Chanson. Il suffit de cliquer ici.

Vous pourrez y retrouver nos articles, publier vos oeuvres, échanger, et trouver des conseils.

En conclusion

Ah… si les jargons n’existaient pas, que serions-nous ?
Nous tous : les garagistes, les enseignants, les yuppies, les médecins, les techniciens de surface ou des profondeurs, toutes ces communautés qui ont à cœur de justifier leur importance
il n’y a pas de raison que nous, auteurs, n’y ayons pas droit aussi…
…tant que ça ne s’entend pas dans nos paroles ! 😉

Vive le jargon, et

Vive la Chanson !

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