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L’interaction sociale : un poison pour l’inspiration !

On démarre avec quelques questions :

Pourquoi les écrivains et les auteurs écrivent-ils le matin ?
Pourquoi au contraire Erik Satie composait-il la nuit ?
Pourquoi Beethoven travaillait-il dans des lieux retirés ?
Pourquoi les artistes en résidence demandent-ils des espaces sans visites ni interruptions ?
Pourquoi des écrivains comme Haruki Murakami ou Annie Ernaux ont-ils besoin de routines solitaires pour écrire ?
Pourquoi est-il si difficile de créer à plusieurs ?

Toutes ces questions ont une même réponse : à cause de l’interaction sociale
C’est un fait : l’interaction sociale tue l’inspiration.
C’est comme ça : pour créer, il faut être dans sa bulle. Mais pourquoi ?
Et surtout : comment faire pour s’en affranchir sans passer pour un sociopathe ?

Pourquoi l’interaction tue l’inspiration
(en gros…)

Cette scène, nous n’avons tous vécue : on est tranquillement en train de créer, touché par la grâce, et là, il y a Marc qui passe par là : « Tu peux me dire où sont les clés du Kangoo, elles ne sont pas dans le tiroir. »

Et là, c’est fini. Quoi qu’il se passe ensuite, c’est mort pour notre chanson. Plié, rincé, foutu : la panne sèche (ce qui résout la question du Kangoo, NDLR).

On ne sait même plus si on avait une idée tellement on est passé à autre chose.

Et le pire, c’est qu’il est impossible de se reconcentrer, on pense à des tas de trucs : « c’est qui qui les a rangées pas à leur place, ah puis y’aura la vidange à faire faire, je sais plus c’est tous les combien maintenant »… bref :c’est mort je vous dis !

Trois explications simples peuvent éclairer cette sensation :

La dilution de l’attention

L’inspiration naît souvent d’un état de concentration profonde, voire de solitude. Les interactions sociales, même superficielles, « fragmentent » l’attention et dispersent l’énergie mentale.
Le cerveau passe alors d’un mode « créatif » (associatif, intuitif) à un mode « social » (analytique, réactif).

La pression des attentes

En société, on est souvent confronté à des attentes explicites (les clés de la Kangoo) mais aussi implicites : plaire, être intéressant, répondre aux normes.
Cette pression va prendre un malin plaisir à étouffer la spontanéité nécessaire à la création.
L’inspiration a besoin de liberté, l’interaction impose un cadre.

Le « bruit mental »

Les conversations, même enrichissantes, laissent des traces : opinions, jugements, souvenirs.

Ce « bruit » va parasiter l’espace mental nécessaire à l’émergence d’idées nouvelles.

On approfondit un peu ?


Pourquoi l’interaction tue l’inspiration
(…en détail)

Voyons quels sont les mécanismes psychologiques profonds mis en œuvre.

Le basculement du mode pensée divergente / pensée convergente

J’en ai parlé dans d’autres articles (notamment « La stratégie du cerf-volant ») : l’inspiration émerge souvent d’un état de pensée divergente (libre, associative, introspective).

Or une interaction sociale, même minime, active le mode mental « social », et la pensée convergente : écoute active, adaptation, filtrage de soi.

Ce basculement peut être brutal et difficile à inverser.
Car lorsqu’il perd le fil après une conversation, notre cerveau doit littéralement « redémarrer » le processus créatif.

La charge cognitive invisible

La moindre interaction, même un simple café avec un proche, implique :
– L’attention partagée (écouter, répondre, observer).
– La gestion de nos émotions (même positives).
– Solliciter la mémoire de travail pour suivre la conversation.

Pour certaines personnes, ce coût cognitif crée une sorte de « latence » : le cerveau a besoin de temps pour revenir à un état propice à l’inspiration.

Et bien sûr, nous, auteurs, compositeurs, créateurs, dont le cerveau est souvent sensible aux stimuli externes ou aux changements d’état mental, faisons partie de ces gens-là !

La rupture de la « bulle »

Chez de nombreux auteurs ou compositeurs, l’inspiration dépend d’un état d’immersion totale. Ce qu’on appelle « la bulle ».

La moindre interaction sociale rompt cet état.

Certains cerveaux (devinez lesquels ?) mettent des heures à retrouver cette concentration profonde, comme un ordinateur qui redémarre après une mise à jour.

Des émotions résiduelles

Une interaction, même courte, même agréable, laisse des traces :
– D’une part des pensées intrusives (« Qu’a-t-il voulu dire par ça ? », « Dois-je rappeler untel ? »).
– D’autre part une dépense d’énergie émotionnelle (même pour des échanges légers).

Ces résidus occupent l’espace mental et vont durablement bloquer l’accès aux idées fluides.

Le phénomène de « contamination mentale »

Immanquablement, notre cerveau associe les interactions sociales soit à des obligations, soit à des distractions.
Résultat : après une conversation, l’esprit reste dans ce maudit mode « alerte sociale » au lieu de retourner vers l’introspection créative. Grrrr !

Notre sensibilité aux stimuli externes

Bon, évidemment, tout cela dépend de la personnalité de chacun.

Et certaines personnes, souvent les haut potentiels, les introvertis ou les hypersensibles, ont un système nerveux très réactif.

Ha ben flûte ! C’est ballot : nous cumulons souvent les trois facteurs !).

Une stimulation sociale, même mineure, peut donc nous « surcharger »…
…et épuiser les ressources nécessaires à notre création !

Et il y a pire encore !

Noooon ?!?
Si !Parce que même lorsqu’on est seul,on n’est pas à l’abri de l’interaction sociale !
C’est l’interférence du quotidien ! Comme dit Véronique Sanson, « besoin de personne » pour avoir une interaction sociale :

L’arrivée d’un SMS, une simple facture qui traine sur une table… même en solo, l’interaction nous guette !
Quand ce n’est pas notre maison elle-même qui, telle un manoir hanté, devient « interaction » : de la vaisselle non rangée, une lampe restée allumée, un volet qui claque au vent… tout est bon pour nous distraire !

Il vous faut donc éviter l’environnement familier qui ne manquera pas de vous détourner de votre oeuvre.

Comment gérer ?

L’interaction, même si elle est omniprésente, n’est pas une fatalité.
Mais il convient de connaître l’ennemi pour le combattre.

Mieux vaut prévenir….

Notre monde hyperconnecté nous impose de plus en plus d’interactions.
Alors, sur le temps de la création, il faut s’en protéger : mettre le téléphone en mode avion, l’ordinateur hors connexion.

Un peu d’organisation : il convient de protéger ses plages d’inspiration en planifiant ses moments créatifs avant les interactions sociales.

Mais aussi : on peut se couper de son cadre ordinaire, où chaque objet est un appel à l’action ou une tentation.

S’imposer un lieu neutre comme une pièce dédiée, ou à défaut… le bistrot du coin !
Le bistrot ? Oui ! Paradoxalement, le brouhaha ambiant va vous recréer la « bulle » dont nous parlions plus haut.

Enfin, on peut saisir au vol les moments d’ennui ou de solitude forcée (transports, attentes), car ils sont propices aux idées créatives.

…que guérir !

Que faire si on a été irradié ? Si une interaction nous a fauché en plein envol ?

Eh bien, il est temps d’expérimenter des rituels de transition : Après une interaction, accordez-vous 10-15 minutes de silence, de marche ou d’écriture libre pour « réinitialiser » votre esprit.

Ne lâchez pas l’affaire, et trouvez la routine qui va remettre votre esprit créatif en route.

Par ailleurs, profitez-en pour faire un point :
Est-ce que la « rupture créative » se produit lors de toutes les interactions, ou seulement certaines ?
Avec certaines personnes particulièrement ?
Dans certains lieux et pas d’autres ?
Certains moments vous semblent-ils préservés ?
Ce petit bilan vous aidera àanticiper votre organisation pour mieux vous protéger.

Un phénomène universel

Ce que je développe dans cet article n’est pas réservé aux seuls artistes.
La question de l’interaction sociale est un sujet connu dans de nombreux autres domaines.

Ainsi, le monde de l’entreprise a souvent opté pour le télétravail, constatant une augmentation de la productivité en l’absence d’interaction.

Plus étonnant : les travaux sur la dynamique des groupes et la créativité montrent que les brainstormings menés en groupe produisent souvent des idées moins originales que celles générées individuellement.

Enfin, on a constaté que les projets créatifs collaboratifs (films, albums) nécessitent toujours des phases de travail solitaire malgré la présence d’une équipe.

Nous, auteurs et compositeurs ne sommes donc pas l’exception mais la règle : nous réagissons de façon normale aux interactions.

L’interaction sociale : source d’inspiration

Savez-vous que l’interaction sociale peut aussi stimuler l’inspiration ?
Alors là vous vous dites : Non mais faudrait savoir !
Eh bien tout dépend du contexte :

Des échanges avec des personnes inspirantes, des débats, ou des rencontres culturelles peuvent nourrir la créativité. On s’en doutait.

Mais à l’inverse, la fréquentation de certains abrutis peut vous emmener sur des terrains insoupçonnés ! Eh oui ! 😁

C’est ainsi que nos interlocuteurs, dans leur générosité parfois involontaire, vont nous offrir un thème, une expression, un angle, une attitude à exploiter…
…quand ils ne deviennent pas tout bonnement le sujet de notre nouvelle chanson !

Certes, l’interaction sociale peut être un poison.
Mais comme tout poison qui se respecte, consommé avec stratégie, elle devient son propre antidote !

A vous de jouer !

Aujourd’hui, on ne va rien créer !

Non : je vous propose simplement de réfléchir à la façon de préserver votre créativité.

Prenez 5 minutes.

Trouvez une routine créative que vous pourriez mettre en place pour ne pas subir d’interaction quand vous créez. Horaire, lieu, cadre, installation matérielle…

Peut-être existe-t-elle déjà ? Formalisez-la.
Et puis soyez sympa : partagez-nous en commentaire votre façon de protéger votre créativité !

Avant de se quitter

Je vous rappelle que vous pouvez rejoindre le groupe facebook des Auteurs, Compositeurs et Interprètes francophones de l’Académie de la Chanson. Il suffit de cliquer ici.

Vous pourrez y retrouver nos articles, publier vos oeuvres, échanger, et trouver des conseils.

En conclusion

La création exige un espace mental protégé, où l’esprit peut :

Associer librement sans filtrage social.
– Prendre des risques sans peur du jugement.
– S’immerger profondément sans fragmentation de l’attention.

L’interaction sociale, même positive, introduit des contraintes invisibles qui perturbent cet équilibre.

Il convient d’en être conscient, et surtout de s’organiser pour n’en prendre que le meilleur.

Vive l’interaction sociale… mais pas toujours ! Et

Vive la Chanson !

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9 réponses à “L’interaction sociale : un poison pour l’inspiration !”

  1. Avatar de Flore du Web

    Je me retrouve beaucoup dans cet article. En effet, la solitude ou la « solitude partagée » avec mon compagnon me permet d’être très créative. Je n’ai pas le brouhaha extérieur et les conventions sociales qui peuvent limiter effectivement. Et bien sûr, quand on discute avec des personnes inspirantes, cela nous nourrit aussi. J’essaye donc d’avoir des contacts de qualité.
    Ca fait très hautain dit comme ça mais bon, après tout, si je ne fais de mal à personne, je ne vois pas où est le problème 😉 Ca pourrait d’ailleurs être intéressant de faire un sujet sur le pourquoi on devrait toujours convenir à un moule pour la société, même si ce moule nous fait perdre du temps pour des futilités… Du style : les discussions sur la pluie et le beau temps à la machine à café…

  2. Avatar de Dominique

    La création demande autant de solitude (pour créer) que d’interaction sociale (pour être inspirer). C’est probablement pour ça aussi que certains auteurs (de chansons, de romans…) perdent leur inspiration quand ils ont du succès. Ils quittent ce qui les a inspiré au début. Faut il rester pauvre pour être bon ??? That is the question…

    1. Avatar de Denis Perrin

      Ha ! Ha ! Tu touches une grande question ! C’est vrai que certains artistes qui se nourrissaient de leur colère ou de leur frustration se retrouvent à court d’idée lorsque le destin et la fortune leur ouvrent les bras. D’autres n’ont tout simplement plus rien à dire. Le pire étant ceux qui se parodient eux-mêmes à la recherche d’un second souffle qui ne vient pas.

  3. Avatar de Stéphane

    Merci pour cet article qui décortique bien les chemins mentaux et les obstacles de la créativité. De mon côté, j’aime bien amorcer ma créativité par des vidéos spécialisées intéressantes, qui me permettent d’ouvrir mon esprit à de nouvelles idées, et au fur et à mesure de la progression de la vidéo, ma créativité s’emballe, fait les liens, et ouvre la voie à de nouvelles perspectives. Je met souvent en pause pour noter mes idées. Être seul et isolé marche bien également pour moi.

    1. Avatar de Denis Perrin

      Alors voilà une approche qui n’est pas commune ! Merci Stéphane pour ton témoignage ! C’est vrai que certaines vidéos nous ouvrent des perspectives sur un univers plus exotique que notre banal quotidien !

  4. Avatar de Eva

    Aïe, pas merci pour cet article qui met le doigt où ça fait mal. La création pure est le parent pauvre de nos vies intérieures, et je me suis leurrée depuis des années en refusant d’y penser en termes de productivité, de temps, d’espace et d’énergie protégés contre vents et marées. Tu m’as convaincue de sanctuariser des moments pour la musique 🙏

    1. Avatar de Denis Perrin

      Eh bien ton commentaire me donne à réfléchir : C’est vrai que les « gros mots » comme « productivité » ont toute leur place dans la création de chanson. Ne pas vouloir l’entendre serait finalement manquer de respect à notre propre travail !

  5. Avatar de Fabienne Luypaert

    Je suis bien d’accord avec ce que tu écris dans ton article. Je suis architecte d’intérieur et il me faut un temps avant de rentrer dans ma bulle le matin pour trouver l’inspiration. C’est souvent autour de 10h et une fois lancé ça peut durer 2 à 3 heures. Apres le déjeuné, aussi j’ai besoin de faire une petite pause café dans le canapé avant de m’y remettre vers +/-15h30. Par contre une fois rentrée dans ma bulle, c’est comme les idées fusent aussi bien pour le projet en cours que pour d’autres projets et idées de création.

    1. Avatar de Denis Perrin

      Merci Fabienne pour ton témoignage ! Cette histoire de « bulle » est difficile à comprendre pour ceux qui en sont exclus. « Bulle » est d’ailleurs un mot tout à fait adapté en cela qu’une bulle est à la fois totalement étanche et très fragile !