PREMIERE PARTIE : Le feeling, c’est quoi
Introduction
Le feeling, le groove… Certains musiciens l’ont, d’autres non. Et cela n’a rien à voir avec leurs qualités techniques.
Alors, à quoi tient ce petit miracle qui fait que certains auront le swing, d’autres le flow, et d’autres enfin nous enverront de l’émotion… ou rien de tout cela ?
Et nous, artistes, comment allons-nous nous situer là-dedans ?
Et d’ailleurs : le feeling, c’est quoi exactement ?
Le feeling, c’est quoi ?
Eh bien c’est un truc qui porte bien son nom !
Le feeling, littéralement, c’est quelque chose que l’on ressent.
Là où ça devient intéressant, c’est que ce que l’on ressent, on le transmet aussi !
L’auditeur ressent le feeling envoyé par l’artiste. Comment ça marche ?
C’est un fait : une même partition, jouée à la note près par différents musiciens, « sonnera » différemment d’un artiste à l’autre. Pour preuve, les multiples interprétations des mêmes oeuvres en musique classique.
Un peu comme un texte déclamé par un comédien : le texte reste le même, mais chacun l’interprétera à sa façon, en transmettant une émotion différente… avec plus ou moins de bonheur selon le registre.
Oui mais voilà : autant dans un texte une grande liberté de ton est laissée au comédien,
autant dans une partition, tout est très codifié : Hauteur des notes, durée, rythme, tempo (vitesse), type d’instrument (son), et même les indications d’expression : piano-forte, attenuando, liaisons, « amplification ? », etc…
Tout le monde serait donc être censé jouer la même chose, non ?
Alors, le feeling, c’est de la magie ? Pas vraiment.
Car même si la marge de manœuvre est étroite, sur une partition, tout n’est pas écrit… et même ce qui est écrit peut être interprété !
Le feeling, c’est de la magie ?
Lorsque quelque chose de merveilleux et inexplicable se produit, on parle de « magie ».
« Magic Senna » en Formule 1, « Magic Johnson » en basket et…
…« Magic system » en musique ? Pourquoi pas ?
Bien sûr, la magie n’a rien à voir là dedans. Tout est histoire de « centre de gravité ».
C’est un point essentiel en chanson : ce qui fait qu’une musique respire, même avec trois accords et peu de notes.
Chaque style a une espèce de centre de gravité émotionnel et rythmique, autour duquel l’ artiste peut articuler son feeling propre.
Hum je vais expliciter car ça devient nébuleux…
…nébuleux ? Justement !
Dans « l’univers » de l’artiste, la chanson, c’est la planète.
Le feeeling, ce sont des satellites qui l’entourent, qui dévient légèrement leur course sans jamais quitter l’orbite (la partition), et qui donnent en jouant avec le point d’équilibre une lumière particulière à l’œuvre

Et pour prouver que ce n’est pas de la magie, voici quelques-uns de ces changements de trajectoire.
Les points caractéristiques du feeling
On attaque le concret :
Voici ce qui va donner à chacun son propre feeling.
Consciemment ou pas, chaque artiste (chanteur ou instrumentiste) a sa signature :
Et voici sur quoi cela se joue :
L’attaque des notes
Certains artistes ont une façon très « lisse » de jouer ou de chanter. Cela donne un style très pur, très beau, un peu comme un lac paisible.
D’autres ont des attaques tranchées, des contrastes dans la puissance sonore, comme une mer démontée. Y compris dans un même style !
La précision métronomique
Certains artistes chantent ou jouent les notes pile sur le temps.
D’autres « flottent » un peu, ce qui donne une espèce d’incertitude, de tension émotionnelle.
Franck Sinatra était évidemment le maître du genre !
Le placement du rythme
On rejoint un peu le point précédent.
De nombreux chanteurs, et d’encore plus nombreuses chanteuses « trainent » avant d’attaquer les notes. Cela crée un effet d’attente qui peut être magnifique… ou catastrophique quand on a l’impression que l’artiste « s’écoute chanter ».
A l’inverse, certains sont toujours un peu en avance sur la mesure, ce qui tonifie le morceau.
Un bon exemple est « Ella elle l’a ».
France Gall attaque la note un tout petit peu devant les musiciens. Ecoutez attentivement : c’est ténu mais ça change tout !
Le grain
Evidemment, le grain de la voix, tout comme le son d’un instrument, constitue une signature essentielle en matière de Feeling.
Un bon exemple est « Quand on arrive en ville ».
Daniel Balavoine chante les premiers couplets, avec sa voix pure. Et la chanson est déjà inquiétante…
…et à 2:38, patatrack, la voix rauque et sauvage de Nanette Workman débarque, et la chanson prend presque un autre sens.
La tenue de note
Vibrato, durée, fin de note… les variations sont nombreuses !
Mais en terme de feeling, c’est sur des tout petits détails que cela se joue parfois !
Voici deux exemples que j’affectionne, parce qu’ils sont très fins :
Tout d’abord Gérard Blanc, qui remonte sur les fins de notes en fin de phrase.
Et le génialissime Alain Chamfort, qui quant à lui fait une petite « vague », en montant brièvement la note. C’est particulièrement flagrant dans le magnifique « Géant ».
A l’arrivée, tout cela fait qu’une même chanson sonnera différemment en fonction de celle ou celui qui l’interprète. Et nous ne sommes pas tous égaux face à cela !
Le talent de l’auditeur
Mais ce n’est pas tout : en sport, que l’on comprenne ou pas ce que fait le pilote, le chrono est là pour nous dire si « Magic Senna » est bien aussi « magique » qu’on le dit.
Qu’on aime ou non la Formule1, le plus rapide est devant !
En chanson, c’est différent : pas de chrono.
Il faut donc que le public ait du talent. LE talent qui correspond au feeling de l’artiste.
Voilà pourquoi nous sommes pas tous touchés par les mêmes artistes.
Nous devons être en phase avec « l’univers » de l’artiste que nous apprécions.
Et si le public n’a aucun goût, me direz-vous ?
Eh bien pas de problème : il aimera des artistes sans talent ! 😁
Tout s’explique ! 😉
A titre d’exemple, je vous propose trois approches, et même trois feelings différents sur une même chanson : « voooolaaare ». Personnellement, j’ai choisi mon camp !
Et nous dans tout ça ?
Eh bien on va relancer un débat vieux comme le monde : l’inné et l’acquis !
Pas celui de la naissance, mais de la naissance en tant qu’artiste !
Laissons de côté la génétique, parlons de la« naissance artistique ».
Au départ de sa vie d’artiste, chacun de nous a des prédispositions : liées à son enfance, aux musiques entendues et/ou pratiquées à la maison, etc.
Tout cela donne un « terrain » qui forge le goût et l’approche qu’il a de la chanson.
Voici pour « l’inné artistique ».
Ensuite, en fonction de ses rencontres, de ses ambitions artistiques, de l’intention qu’il veur donner, chaque artiste va travailler, affiner, peaufiner, (re)découvrir, et surtout… travailler !
Ca, c’est « l’acquis artistique ».
Et c’est pour cela que l’Académie de la Chanson existe !
Vous trouverez dans nos articles de nombreuses pistes pour découvrir tous les codes !
Connaître les codes
Oui, parce que selon les genres de musique ou de chanson, il y a des « codes » qui, au delà du style, posent littéralement le feeling de l’artiste.
Ce sujet nécessite un article complet, et ça tombe bien : c’est le prochain !
Et promis, vous saurez tout sur les finesses qui font toute la différence !
D’ici-là je vous invite à pratiquer « l’écoute active » non seulement sur les caractéristiques des autres chanteurs (comme ceux cités en exemple), mais aussi sur vos propres caractéristiques, car je suis sûr que vous ne les avez pas toutes explorées !
Pour cela, enregistrez-vous en vidéo, écoutez-vous, regardez-vous, critiquez-vous, et surtout : aimez-vous !
Avant de se quitter
Je vous rappelle que vous pouvez rejoindre le groupe facebook des Auteurs, Compositeurs et Interprètes francophones de l’Académie de la Chanson. Il suffit de cliquer ici.

Vous pourrez y retrouver nos articles, publier vos oeuvres, échanger, et trouver des conseils.
En conclusion : l’intention artistique
Le feeling, ça n’a rien de magique, mais cela nécessite cet ingrédient indispensable :
L’INTENTION ARTISTIQUE.
De nombreux artistes ne savent pas vraiment pourquoi ils écrivent, pourquoi ils composent, pourquoi ils chantent…
et au final, ils ressemblent à des IA !
Ne soyez pas comme eux : exploitez vos goûts, vos qualités, et aussi vos défauts, vos fêlures.
Jouez-en, travaillez-les, trouvez votre groove.
Le feeling, votre feeling n’attend que vous !
Feel good, et
Vive la Chanson !







Merci pour cette mise au point! Je suis toujours stupéfaite de voir comment le feeling d’un artiste peut transformer une reprise. Certains m’aident à revisiter une chanson que j’avais jusque là ignorer… Le feeling donne à (ré)entendre le texte et peut véritablement nous raconter une toute nouvelle histoire!
On se sent bien petit devant Fernandel et Edmond Rostand… Mais aussi devant cet article absolument magistral qui nous apprend ce qu’on pensait devoir découvrir (ou pas) en tâtonnant !
Je vais tester les attaques en avance sur les mesures, étant allergique, en tant qu’auditrice, aux chanteuses qui semblent s’écouter chanter. Je n’avais pas mis le doigt sur le pourquoi de ce défaut. Merci aussi pour le bain de jolies chansons qui nous rappellent bien des choses.
J’ai hâte de lire l’article sur les « codes » !
Merci pour ces informations super précises. Je ne pensais pas qu’on pouvait avoir autant de marge d’interprétation sur une même partition! C’est « magique » de savoir qu’une même partition peut être interprétée si différemment! Bien souvent, je préfère la première version…est-ce parce que j’entends plus souvent et que je m’y suis « habituée »? Ou est-ce qu’il y a une question d’adaptation entre la chanson qui a été pensée pour le chanteur originel?