LA CHANSON CIRCULAIRE

Il existe, dans l’univers de la chanson, des formes discrètes mais redoutablement efficaces. Des structures qui semblent simples, presque naïves, et qui pourtant reposent sur une mécanique très précise.
Parmi elles, on trouve « la chanson circulaire » : une chanson dont l’histoire revient à son point de départ, comme un serpent qui se mord la queue.

Le principe de la chanson circulaire

Le principe est simple : dans les paroles,

  1. On part d’un point A
  2. Le point A mène au point B
  3. Le point B mène au C
  4. Le C au D
  5. Et le dernier point renvoie à A.

C’est assez amusant, un petit jeu de l’esprit.

Et cela peut avoir plusieurs formes : linguistique, phonétique, narrative… et laisser une jolie place à un effet absurde !

La première chanson circulaire

C’est bien sûr « Trois petits chats », qu’on connait depuis la maternelle !

C’est un excellent exemple de chanson circulaire linguistique.

Chaque élément naît du précédent par glissement phonétique :

Trois petits chats
→ chapeau de paille
→ paillasson
→ somnambule
→ bulletin
→ tintamarre
→ marabout
→ bout d’ficelle
→ selle de cheval
→ cheval de course
→ course à pied
→ pied de nez
→ nez de cochon
→ etc.

Et dans la version qui nous intéresse, la chaîne continue jusqu’à revenir à « trois petits chats ». Et c’est reparti pour un tour !
Ici, la boucle est purement phonétique.
Mais la boucle peut également être narrative !

Chanson circulaire quand la logique s’en(m)mèle !

Cette fois, on ne parle plus de phonétique, mais de logique, et c’est une mécanique narrative redoutable !

La structure reste très simple : chaque événement est expliqué par le suivant…
jusqu’à ce que le dernier renvoie au premier !

Autrement dit :
– Un fait A est expliqué par B
– B est expliqué par C
– C est expliqué par D
– …etc.
– et le dernier élément renvoie à A

Cette structure produit plusieurs effets intéressants pour l’auteur-compositeur :

  • un effet comique, parce que la conclusion est souvent absurde
  • un effet mémoriel, car la répétition facilite la mémorisation
  • un effet participatif, idéal pour les chansons chantées en groupe

Et il suffit de deux éléments pour créer un cercle, comme dans cette petite chanson pour enfants :
MAPOULE qui n’utilise que la poule et l’œuf !

Mais bien sûr, on peut aller plus loin :

Vous connaissez peut-être la vieille chanson « Pourquoi la casbah l’a brûlé ».
Derrière des relents un poil néocolonialistes dans la forme, l’histoire en elle-même est savoureuse.


Cela commence par l’incendie d’une casbah, allumé par une femme.
Pourquoi y a-t-elle mis le feu ?
Parce qu’elle était saoûle. Et pourquoi était-elle saoûle ?
Parce qu’elle avait bu ! Pourquoi avait-elle bu ?
Parce qu’elle avait soif. Pourquoi ?
Parce qu’elle avait chaud…
et elle avait chaud parce que la casbah a brûlé.

La boucle est bouclée. Avec une logique très logique… et très absurde !

Et dans la chanson de variété ?

C’est là que ça devient intéressant : il n’existe qu’un seul exemple !
Il s’agit du savoureux et immoral « scandale dans la famille ».
A écouter absolument !

Si vous connaissez une autre chanson circulaire connue, merci de l’indiquer en commentaire ! Moi, je n’en ai pas trouvé !


Une forme aboutie de chanson cumulative

La chanson circulaire est proche de certaines chansons dites « cumulatives », où chaque couplet reprend les éléments précédents. Par exemple :

  • « Alouette », où l’on ajoute progressivement des parties du corps à « plumer »
  • « A la foire de l’est », où Angelo Branduardi nous narre les évènements qui s’enchainent inexorablement. Mais il manque une chute et au bout d’un moment, on s’enquiquine ferme !

La chanson circulaire, elle, va bien plus loin : elle ferme la boucle narrative !
Et ça, c’est génial !


Une tradition très ancienne

Ce type de construction ne date pas d’hier. On la retrouve dans les comptines, les chansons populaires, les contes.

Dans la tradition orale, ces formes étaient très appréciées parce qu’elles facilitaient la transmission. Une structure répétitive et circulaire est plus facile à retenir, surtout lorsqu’elle est chantée collectivement.

Plusieurs contes reposent sur des mécanismes voisins : les « contes en chaîne » ou… contes circulaires !

Comme ces contes africains où une suite d’actions finit par expliquer la situation initiale.
Un exemple avec mon ami Mamadou Diallo, hélas disparu trop tôt.


les arts graphiques circulaires

Cette idée de boucle ne se limite pas à la narration. On la retrouve dans de nombreux domaines artistiques.

Comme Maurits Cornelis Escher par exemple.
Avec le célèbre « Drawing Hands », deux mains se dessinent mutuellement : chacune est la cause de l’autre.

Le système est auto-référentiel, exactement comme dans une chanson circulaire.

Idem dans certaines architectures impossibles représentées par Escher, comme Relativity, où les escaliers semblent tourner indéfiniment.

Dans tous ces cas, l’artiste joue avec la même idée : un système qui s’explique lui-même.

En philosophie aussi, la circularité absurde existe : avec le sophisme !

En composition musicale enfin,
Quoi de plus circulaire qu’un rythme qui « tourne » ?

Je vous en parle dans un article dédié.


Pourquoi ça Marche ?

Si la chanson circulaire est si efficace, c’est parce qu’elle exploite plusieurs ressorts fondamentaux :

La surprise
On s’attend à une conclusion logique, mais la boucle crée une forme d’absurde.

La mémoire
Les répétitions facilitent l’apprentissage et invitent le public à chanter.

Le plaisir de la mécanique
Le public anticipe la structure et attend le moment où la boucle se referme.

C’est une forme narrative simple, mais extrêmement solide.


À vous de jouer !

Méfiez-vous : l’exercice d’aujourd’hui pourrait bien devenir votre prochaine « vraie » chanson, tant la technique est efficace !
Voici ce que je vous propose :

Étape 1 : choisissez une situation de départ.

Par exemple(s) :

  • « Le train est en retard »
  • « Le chat a renversé le vase »
  • « Le guitariste a cassé une corde »

Étape 2 : trouvez cinq causes successives.

Par exemple :

Le guitariste a cassé une corde
→ parce qu’il a joué trop fort
→ parce qu’il était énervé
→ parce que le public parlait
→ parce que le concert tardait à commencer
→ parce que… le guitariste cassait ses cordes pendant la balance

La boucle est refermée.

Étape 3 : mettez tout cela en couplets.

Chaque couplet explique l’événement précédent.

Vous obtiendrez ainsi une chanson courte, drôle, facile à mémoriser — et surtout construite sur une architecture narrative solide.
Et si vous la publiiez en commentaire ?

Avant de se quitter

Je vous rappelle que vous pouvez rejoindre le groupe facebook des Auteurs, Compositeurs et Interprètes francophones de l’Académie de la Chanson. Il suffit de cliquer ici.

Vous pourrez y retrouver nos articles, publier vos oeuvres, échanger, et trouver des conseils.

En conclusion

La chanson circulaire, c’est bien plus qu’une curiosité.
C’est une petite machine à raconter des histoires, héritée de la tradition orale, et qui continue d’offrir aux auteurs-compositeurs un super terrain de jeu.
Et elle est très peu utilisée dans la chanson d’auteur actuelle !
Alors, à vous d’écrire la suite, et qui sait?
peut-être que votre prochaine chanson commencera déjà… par sa fin. !

Vive la chanson circulaire, et aussi
Vive la chanson circulaire,
et d’ailleurs…

Vive la Chanson !

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6 réponses à “LA CHANSON CIRCULAIRE”

  1. Avatar de Magalie Vernet-Hanotaux

    Excellent ! Ca me donne envie de proposer un challenge à mes enfants : écrire une chanson circulaire à partir des exemples que tu donnes. Une bonne manière de s’occuper en voiture pendant les trajets. Et de s’en rappeler facilement puisque ça repose sur un lien causal. Merci pour cet article !

    1. Avatar de Denis Perrin

      Merci beaucoup Magalie pour ce retour ! L’exercice n’est pas aussi facile qu’il y parait : autant une « histoire en randonnée » est assez simple à mettre en oeuvre, autant le retour à la case départ est assez exigeant. On a hâte de découvrir le résultat ! 😉

  2. Avatar de Sylvie

    Je ne connaissais pas Scandale dans la famille !
    Ton article m’a replongée dans ce livre pour enfants Qui chasse qui ? d’Alain Trebern (tu connais sûrement !) : une ronde hilarante où les moustiques pourchassent la grenouille, qui fuit le héron, talonné par le castor, puis le renard, et le chasseur… qui prend la fuite devant la charge des moustiques!
    Un clin d’œil parfait à ces cercles vicieux toujours savoureux !

    1. Avatar de Denis Perrin

      Merci Sylvie pour ton message ! C’est vrai que j’adore ces histoires qui se mordent la queue ! Merci d’avoir rappelé « Qui chasse qui » à ma mémoire, ça me rappelle de super souvenirs !

  3. Avatar de Sciences Ludiques

    Merci pour cette découverte sympathique! Je connaissais ses chansons mais je ne connaissais pas leur nom! Je connais principale la comptine du petit prince qui égraine les jours de la semaine les uns après les autres! Et quelle joie de réécouter Dalida! ça faisait bien longtemps que je n’avais pas écouter cette chanson et c’est toujours un plaisir!

    1. Avatar de Denis Perrin

      Merci pour ton commentaire ! Moi aussi j’adore cette chanson. Je l’avais découverte dans la version de Sacha Distel, et il en existe de nombreuses autres !