Quand on parle d’une chanson, on évoque souvent son thème (“l’amour”, “ la solitude”…) et ses mots (“il faut que ça sonne bien”).
C’est très bien. Indispensable, même.
Mais bon, il y a un truc super important entre les deux !
C’est…, c’est..? (oui je sais c’st discret)
C’est…
👉 l’angle !
C’est lui qui transforme une idée banale en chanson mémorable.
C’est lui qui fait qu’on écoute… Hum… ou qu’on décroche.
Allez, je vous dis tout !
L’angle : une caméra invisible
En chanson comme dans d’autres arts, l’angle, c’est le « point d’observation » de l’auteur.
– Au cinéma, c’est simple : la caméra regarde les personnages de l’extérieur.
– Dans le roman, on alterne entre “je” et narration externe, mais le cadre reste clair.
– En poésie, on observe souvent, parfois caché, comme un photographe qui capturerait un instant volé.
Mais en chanson, c’est différent !
👉 Vous pouvez être dedans, dehors, partout, nulle part… ou à plusieurs endroits à la fois !
Et surtout :
👉 le choix de l’angle va changer totalement la perception de votre chanson.
C’est pourquoi il faut le poser avant la version finale !
(oui parce qu’après c’est un peu tard ! )
Or, trop d’auteurs (vous, peut-être) écrivent “au fil de la plume”… et se retrouvent avec un angle flou.
Concrètement, ça donne quoi ?
Jetons un coup d’œil pour voir, selon les thèmes abordés, ce qu’induit le choix de l’angle.
1) Si votre chanson parle d’un personnage
La tendance naturelle, c’est d’utiliser le « il » ou le « elle ». Logique.
Seulement voilà : en écrivant à la 3ème personne, on reste un simple observateur.
A l’extérieur. Mais ce n’est pas tout !
Rapidement, sans le vouloir et sans même s’en rendre compte, on va se retrouver à glisser dans une forme de jugement, (souvent même de façon implicite) vis-à-vis du personnage.
Résultat : cela empêche l’auditeur de s’approprier le propos : il aura l’impression qu’on lui dicte ce qu’il doit penser.
Le remède ? Le « je » !
Le personnage, c’est vous ! Essayez : réécrivez à la première personne ! Voilà que votre texte prend une tout autre dimension.
Et l’auditeur appréhende plus librement le propos.
Bon, c’est vrai qu’il y a quand même un risque : certains vont penser que vous parlez réellement de vous !
Vous pensez que je plaisante, mais pas du tout : ça arrive, surtout si vous écrivez bien !. Si on raconte l’histoire d’un psychopathe, ça peut être trèèès gênant ! 😉
Ca a joué des tours à un certain Michel Sardou… quoi que dans son cas… bon passons !
2) Si votre chanson parle de vous
C’est souvent le premier outil des auteurs débutants :
👉 “Je ressens… je pense… je souffre…”
Une chanson qui parle de soi à la première personne, c’est logique !
Surtout quand on écrit ses premières œuvres : on a des tas de choses à dire, des opinions à exprimer, des comptes à régler.
Et c’est très bien : la chanson peut avoir une fonction « art thérapie ». Pourquoi pas ?
Mais voilà : le problème, c’est que pour l’auditeur, ça devient vite trèèès pesant !
Croyez-moi, je sais de quoi je parle : pour avoir accompagné quelques dizaines de débutants dans leurs premiers pas d’auteurs, j’ai vu pas mal de chansons autobiographiques !
La plupart d’entre elles étaient très personnelles, trop personnelles.
Un exemple : ce titre de Jean-Pierre Virgil, doublure de Sardou en spectacle.
Quand on parle de soi, on y met son cœur, ses rancoeurs, ses références personnelles.
Et ce n’est pas ce que l’auditeur attend de nous.
Ce travers est exacerbé quand l’auteur, au lieu de dire les faits, nous livre explicitement ses pensées, en mode « donneur de leçon », ou « explicateur de vie ». Vous voyez de quoi je parle ?
Insupportable !
Le remède ? Bannir le « je » !
Racontez plutôt votre histoire de l’extérieur, avec « il » ou « elle »,
Ainsi délesté de votre pure « vérité historique », vous pourrez l’adapter pour la rendre plus fluide, en modifier certains aspects si besoin, sans pour autant sacrifier la sincérité.
Une chanson n’est pas une confession. Plutôt une mise en scène.
3) Si votre chanson décrit des faits de société.
Ici, on peut clairement se décentrer.
👉 Pensez portraits. !
Une galerie de portraits n’a pas besoin du « je » : quand on parle du monde, inutile de se mettre au centre.
Quelques traits, quelques situations… et le lien apparaît.
Un modèle du genre, c’est « Il changeait la vie » de Jean-Jacques Goldman.
Tout y est ! Ou plutôt rien du tout : pas de discours, pas de morale, juste des vies.
Et pourtant… tout est dit !
4) Si votre chanson parle d’une « vérité sociale »
Vous savez, les grands thèmes : l’amour, la paix, l’injustice, bref tout ce qui nous touche au plus profond…
Ici, danger ! Parce que vous avez des choses importantes à dire, et bien sûr vous voulez qu’on les entende. Alors comment faire ?
Pas de façon frontale, bien sûr ! C’est lourd, et à coup sûr vous perdrez l’auditeur qui déteste qu’on pense à sa place.
Deux grandes voies s’offrent à vous :
a) La vision extérieure
Rester dans le « général » avec une vision extérieure et presque détachée, mais dont on sait qu’elle va toucher l’auditeur.
Vous n’êtes pas au centre de l’histoire, mais vous observez, décrivez, suggérez.
Un bel exemple : La fleur aux dents de Joe Dassin
Une légèreté apparente… mais un regard très fin sur un thème universel.
b) La métaphore
Utiliser une métaphore : on sait de quoi on parle sans jamais le nommer.
Pas besoin de nous expliquer : on a compris !
comme dans le saisissant « La bête immonde » de Michel Fugain.
On doit ces deux chefs-d’oeuvres à la plume de mon ami le génial Claude Lemesle. Who else ? 😉
5) La chanson qui dénonce : Les fausses bonnes idées
Voilà deux angles très répandus… et souvent catastrophiques :
❌ Le “vous” accusateur
Holàlà, que c’est lourd ! L’artiste qui s’adresse à… (à qui d’ailleurs ? son public ?) en mode “ Regardez-vous, vous êtes responsables…”.
C’est moralisateur, fermé, agressif et surtout : inefficace.
Tel Maxime Le Forestier dans « Le steack ».
Hum Maxime ! On t’a connu plus inspiré !
❌ Le “ils” complotiste
Alors là, on est dans la pure démagogie version « petit bout de la lorgnette »
“Ils nous manipulent…”, « Ils ne m’auront pas ». Aïe ! Aïe ! Aïe !
Tout ça est est flou, sans ambition, et pour tout dire, facile.
Un exemple ? le début de « l’encre de tes yeux », de Cabrel. (je sens que je vais me faire des ennemis).
Dans les deux cas, l’auditeur se ferme.
Mon conseil
👉Si vous voulez dénoncer, faites-le avec intelligence narrative, pas avec le doigt pointé.
Ce que vous pouvez encore explorer
Cet article n’a pas la prétention d’être exhaustif.
Mais simplement d’insister sur l’importance trop souvent négligée de l’angle.
Parce que oui,il reste du terrain ! Comme par exemple,
– Le “tu” intime (à manier avec délicatesse)
– Le changement d’angle en cours de chanson (effet de bascule)
– Voire le narrateur peu fiable (ce qu’il dit n’est pas toute la vérité)
– etc.

👉 Bref : l’angle est un terrain de jeu immense !
A vous de jouer !
Après la théorie, passons à la pratique pour bien comprendre ce qui se joue.
🎯 Prenez une chanson connue
(par exemple Il changeait la vie)
🔄 Changez complètement l’angle… juste pour voir !
- Passez du “il” au “je”
- Ou du “il” au “tu”
- Ou racontez du point de vue d’un personnage secondaire

✍️ Réécrivez un couplet et observez :
👉 Ce n’est plus
– ni la même chanson,
– ni la même émotion, et plus encore,
– ni le même message !
Avant de se quitter
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En conclusion
Une bonne chanson, ce n’est pas seulement ce qu’on raconte.
C’est d’où on le raconte.
Et ça… ça change tout.
Alors, pensez « angle », et
Vive la Chanson !








Très intéressant le fait de changer de personne pour changer complètement le point de vue d’une chanson
Tu as raison, et ça va même au delà : cela change parfois le sens même du propos !
Merci Denis pour cet article vraiment riche. Il m’a fait penser à Bigflo & Oli dans Trop tard : ils y utilisent une personnification où l’on croit d’abord qu’ils parlent d’une relation toxique, alors qu’il s’agit en réalité de l’alcool et de la drogue. Une belle illustration de la force de la métaphore et du point de vue narratif dans l’écriture d’une chanson.